Tout en part, tout y revient/ roman dédié à l'antique mosquée de Cordoue

24 mars 2011

Partie 4 (4) Fin du roman ! (tome I)

(Rappel : début du roman, voir le 28 novembre 2O10 / Tome II prévu pour juin 2011 ! Une annonce sera faite ici-même)

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Vous pouvez vous procurer ce roman sur le site : www.publibook.com ou le commander dans une bonne librairie.

 

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(minaret-clocher de la mosquée-cathédrale de Cordoue)

 

 

Alors elle se mit à m'expliquer son plan dans les moindres détails. Au fur et à mesure qu'elle avançait dans ses explications, je pâlissais. Je finis cette sorte de briefing à moitié évanoui, m'accrochant à la chaise de la cuisine pour ne pas valser à terre. Une sorte de tremblement s'était même emparé de moi. Elle en parlait avec tant d'insouciance que je me demandais si je ne rêvais pas. Pourtant, il allait bien falloir que j'y passe. Son plan paraissait complètement insensé, mais en y réfléchissant bien, il n'y avait aucune autre solution. Marie voulait absolument laisser la police en dehors de toute cette affaire. Elle ne leur accordait pas une once de confiance, même si elle n'était aucunement persuadée de la culpabilité de Sanchez. Après tout, il pouvait très bien aussi se faire manipuler, ce vicelard graisseux.

Vers 19 heures, nous fûmes tous les trois sur le pied de guerre. Olivia m'avait dégotté une tenue "de combat" complètement noire qui m'allait à peu près. Elle glissa le revolver dans sa poche et nous sortîmes. Quand nous déboulâmes chez le médico, on aurait dit qu'il nous attendait. Dès qu'il nous vit, il se coucha à terre de lui-même en prenant un air résigné. Je ne suis pas sûr qu'il reconnût Marie à cause de son nouveau look. En tout cas, il ne manifesta aucune frayeur particulière. Il avait sans doute dû gamberger tout au long des journées depuis leur première irruption, tournant et retournant le problème dans tous les sens pour essayer de comprendre comment des grosses connasses pouvaient connaître un secret aussi bien gardé et partagé par si peu de gens et surtout inventer qu'il n'y avait pas de cadavre dans le cercueil. S'il avait eu davantage de courage, il serait bien allé vérifier que le corps était toujours enterré au cimetière, mais vieux et fatigué comme il était, la perspective de creuser de nuit pour le déterrer ne l'enchantait guère et il avait laissé tomber. De toute façon, ces minettes avaient l'air d'en savoir trop, en tout cas suffisamment pour le piéger. Il n'avait plus qu'à attendre la suite des évènements en se collant le plus souvent possible devant son écran d'ordi avec ses chers petits pour passer le temps. Nous le ligotâmes, le bâillonnâmes et le couchâmes sur son lit, par pure compassion. Nous aurions tout aussi bien pu le laisser saucissonné à terre. Malgré les précautions que nous devions prendre et contrairement à lui, nous ne nous déparions pas d'une certaine humanité. Il aurait mérité qu'on le bute dans l'instant et ce n'aurait été que justice mais les deux femmes tenaient à agir proprement. Quant à moi, j'étais incapable de faire du mal à une mouche, sauf avec mon oud. Il faut reconnaître que la circonstance était exceptionnelle. Nous l'abandonnâmes à son sort, sachant que nous reviendrions le libérer plus tard. En arrivant au bâtiment qui cachait la salle du chapitre dans son souterrain, pile à l'heure qui était réservée au médico, comme prévu les nonnes nous tournaient le dos. Elles s'affairaient à je ne sais quoi, ou faisaient semblant. Marie passa devant le comptoir et moi je fis comme Sofiane me l'avait expliqué, je me faufilai en marche de canard. Olivia resta dehors à garder le scooter avec lequel nous comptions bien nous échapper par les rues étroites de la ville historique, une fois le plan réalisé. L'escalier paraissait encore plus raide que je ne l'avais imaginé. Je faillis m'écrouler sur Marie qui ouvrait la marche. Comme je la fermais évidemment, je n'arrêtais pas de jeter un œil vers le haut pour constater à quel moment nous allions nous faire repérer et c'est en me retournant une fois de plus que je dégringolai sur elle. Mais Marie était solide et concentrée. Elle ne bougea pas d'un pouce. Je repris mon équilibre et elle se remit à descendre. Arrivés en bas, elle repéra vite la porte qu'Olivia lui avait indiquée et nous nous y engouffrâmes. Le plus facile était fait. Nous étions planqués dans la tanière du loup. Il nous fallait maintenant attendre la meute. C'était le moment du plan le plus délicat pour ne pas dire démentiel. Je me répétais sans arrêt les gestes que j'aurais à faire tout en me lamentant en pensant que cela ne se passerait certainement pas comme prévu. Le pire était que je voyais bien que Marie ne tremblait pas, elle. En tout cas, elle n'en laissait rien paraître. Elle se permettait même le luxe de me sourire pour m'encourager alors que j'aurais tant voulu être partout ailleurs excepté dans cet endroit. Mais j'y étais, à ses côtés, et elle me souriait. Elle devait être inconsciente du danger où c'était sa façon à elle d'y faire face. Selon Olivia, le gars suivant devait passer devant notre porte pour entrer dans la pièce d'à côté. On allait entendre le léger grincement des dernières marches d'escalier qui nous avertirait de son arrivée. Marie avait pris soin de ne pas fermer tout à fait notre porte pour mieux entendre et pouvoir l'ouvrir rapidement. Le grincement ne se fit pas attendre, suivi des pas s'engageant dans le couloir. Juste avant d'arriver devant notre porte, ils s'arrêtèrent. Que se passait-il ? Le type avait peut-être remarqué que notre porte n'était pas fermée comme elle devait l'être. Qu'allait-il faire ? Mes muscles étaient tendus à l'extrême et mon estomac noué comme un chêne centenaire. Marie s'écarta légèrement de la porte et me fit signe d'être prêt en silence. Ce silence durait une éternité. Le Pénitent hésitait. Il finit par se décider à pousser légèrement la porte, sans doute intrigué par cette anomalie. Alors Marie l'empoigna brusquement par le poignet et le tira violemment de toutes ses forces vers l'intérieur. Il ne comprit pas ce qui lui arrivait, tenta de s'agripper à la poignée mais je l'attrapai par l'autre bras. Quand il passa entre nous deux, Marie lui asséna un terrible coup de crosse sur la nuque. Le corps s'écroula sur le sol dans un bruit mat. Nous le ligotâmes et bâillonnâmes en un temps record (nous étions devenus des spécialistes) puis Marie me fit signe et je partis rapidement me réfugier dans la pièce d'à côté. Elle referma bien sa porte cette fois et moi la mienne. J'allumai. La pièce était meublée d'un prie-Dieu et d'une petite garde-robe dans laquelle se trouvait le déguisement du Pénitent : la tunique écarlate, la cagoule conique et la croix de bois. Une bible ouverte déposée sur un porte-livre permettait de lire pour patienter. Je m'habillai à la hâte de peur de ne pas être prêt quand la lumière clignoterait. Je m'agenouillai face à la lampe sur le prie-Dieu, haletant et tremblant de tous mes membres. Je crois que s'y j'avais pu me voir dans un miroir en Pénitent Rouge, je me serais fait une peur bleue. J'étais parfaitement conscient de participer à une action insensée. Depuis le début, je m'étais persuadé qu'il n'était pas possible que nous réussissions et à chaque étape, je m'attendais au coup d'arrêt. Jusqu'ici pourtant, tout s'était à peu près passé comme Marie l'avait prévu. A présent que je n'avais plus son sourire engageant sous les yeux, je peinais à les garder ouverts en face des trous de la cagoule. Je suais à seaux. Mon dos et mon slip étaient trempés. Je n'allais pas tarder à m'écrouler lamentablement. Pourtant, chaque seconde qui passait faisait que je tenais. Je résistais pour Marie, pour Sofiane et bien sûr aussi pour moi, pour pouvoir un jour rejouer de mon oud vénéré et reprendre mes chroniques à Liberté. Mais pourquoi m'étais-je laissé embarquer dans une pareille galère ? L'heure n'était pas propice à ce genre de question vaine. A force d'écarquiller les yeux pour fixer cette lampe qui s'évertuait à rester éteinte, ils commencèrent à se brouiller. Je faillis enlever la cagoule puis me ravisai me disant que je n'aurais pas le temps de la remettre ou bien que perturbé par la peur, je l'enfournerais de travers. Et mon supplice continua. Je pensai à Marie qui en avait subi dix fois plus que moi et qui souriait néanmoins. J'eus presque honte de ma faiblesse. A ce moment précis, l'ampoule clignota. L'appel silencieux retentit comme une alarme dans ma tête et chaque clignotement y provoquait un vacarme d'enfer. J'entendis les portes s'ouvrir. J'inspirai autant que je pus, me levai pensant que ma dernière avait sonné et sortis. Les cônes écarlates oscillaient dans l'étroit couloir en un carnaval baroque et taiseux. J'intégrai la file. Il était prévu d'essayer de se placer en derniers pour prendre en entrant dans la salle du chapitre les places restées vacantes. Histoire de diminuer les risques d'être démasqués. En suivant la file de Pénitents rouges, je réalisai soudain que je ne pouvais plus reconnaître Marie. La panique envahit mon esprit. Je finis par me contrôler au bout d'un effort surhumain tout en suivant lentement la file indienne. "Attention à la porte", n'arrêtai-je pas de me répéter. "Il faut se baisser pour ne pas heurter la pointe de la cagoule au chambranle". Je faillis rentrer dans le postérieur de mon prédécesseur quand il se plia en deux en reculant légèrement pour passer cette foutue porte sans encombre. Même si c'était Marie, surtout si c'était elle, je crois qu'elle n'aurait pas du tout apprécié que je la heurte de la sorte. A chaque pas en avant, j'avais le sentiment qu'un liquide tiédasse s'écoulait le long de mes jambes et venait souiller mes souliers. Pourtant, dès que je franchis la porte, toute peur me quitta instantanément et mon corps tout entier se glissa dans la peau de l'homme d'action intrépide ou inconscient. A ma grande surprise, il restait deux sièges libres. Je ne pouvais pas avoir l'air d'hésiter et me dirigeai d'un pas assuré vers le plus éloigné. Le grand Maître attendait que tous les membres se fussent placés. Chacun demeurait debout devant son siège. Alors il donna le signal de s'asseoir et tous s'assirent d'un même mouvement. Le silence était total sous la voûte de briques antiques, à part quelques toussotements et autres raclements de gorge qui résonnaient. Pour une fois, je pouvais observer sans en avoir l'air, chaque œil écarquillé derrière son trou de serrure. Impossible de percevoir où se trouvait Marie. Le grand Maître lui se trouvait pile en face de moi, selon Olivia, un peu caché par le fauteuil d'exécution qui trônait immuable au centre de la salle. Les membres se tenaient immobiles le dos bien droit appuyé contre le dossier de bois raide qui s'élevait au-dessus de leur tête. Les sièges étaient impeccablement alignés contre les murs et entouraient la pièce. Il m'a semblé en compter une vingtaine par côté. Aucun signe de nervosité ne défrayait la chronique du silence. Je n'avais plus qu'à attendre que Marie déclenchât la suite du plan. J'étais paré. Toute velléité de panique m'avait quitté, envolée avec l'adrénaline provoquée par l'entrée en action. J'étais entièrement concentré sur ma tâche à venir. Nous n'avions d'autre choix que de réussir, sinon nous n'en sortirions pas vivants, mais ce n'était pas du tout la pensée qui me préoccupait. Tous mes sens étaient aux abois. J'étais prêt à intervenir à la suite de Marie qui ne saurait tarder à se manifester. Je sentis mes mains se crisper sur les bras du fauteuil en bois sculpté, dont je pouvais tâter les motifs du bout des doigts, quand un protagoniste se leva soudain, raide comme une bougie éteinte planté devant son siège, absolument immobile, jusqu'à ce qu'un imperceptible mouvement du grand Maître ne l'incite à se déplacer. Etait-ce Marie ? Impossible de le savoir. D'un pas si lent que l'atmosphère se chargea brusquement d'une ambiance électrique, ou n'était-ce que le fruit de mon imagination stressée, le Pénitent rouge s'approcha du grand Maître et se figea devant lui, à un mètre à peu près, puis s'inclina. Pas trop toutefois pour éviter que la pointe de sa cagoule ne l'éborgnât. L'autre répondit à sa salutation d'une légère inclinaison de tête. Alors il s'approcha à le toucher, se pencha à son oreille et se mit à lui chuchoter des sons inaudibles des autres membres. C'était drôle de voir ces deux chapeaux coniques qui s'escrimaient dans l'air pendant qu'ils se parlaient. Mais je n'étais pas là pour rigoler. Je trouvai leur parlotte interminable. Je ne voyais pas ce qu'ils pouvaient bien se raconter. A moins qu'il nous ait repérés et qu'ils concoctassent un plan pour nous confondre et nous attraper sans dévoiler les autres membres. Je frémis à cette idée mais restai parfaitement concentré sur ce que j'allais avoir à faire s'ils nous en laissaient l'opportunité. Je priai quelqu'un dans le ciel pour que Marie enclenchât sans plus tarder la phase suivante. Je m'efforçais de ne pas tapoter du bout des doigts sur l'accoudoir en bois. Mon corps brûlait d'agir, prêt à bondir tel un fauve dans cette arène grotesque où des polichinelles arrogants prétendaient diriger le monde entier. La prétention de l'homme a peu de limite sinon celle que lui opposent d'autres hommes. Le clown écarlate regagna sa place, raide comme une momie sur roulettes. Alors un autre Pénitent rouge se dressa tel un if. J'étais aux aguets n'étant pas sûr si c'était Marie. Le même manège se répéta. Je me suis dit qu'on allait y passer la nuit. On n'avait pas que ça à faire et puis Olivia allait perdre patience à nous attendre. Si ça se trouvait, de peur de se faire repérer, elle serait barrée quand on sortirait, nous abandonnant dans la mouise. Puis je blêmis d'un seul coup à la pensée que Marie était peut-être restée dans la petite pièce où elle s'était changée. J'étais perdu. Le ligoté avait pu se détacher, l'avait coincée et ligotée à son tour et c'était ce qu'il était en train de raconter au grand connard. J'étais fait. Nous étions faits. Plus moyen de me sauver. C'était Marie qui avait le pistolet, si tant est que j'eus été capable de m'en servir. Pour sauver sa peau, on ne sait pas de quoi on est capable. Marie n'arrêtait pas de me le répéter. Il était peut-être encore temps de me lever brusquement et de me sauver en courant. J'avais peu de chance de réussir avec les deux sbires assis juste de chaque côté de la porte. D'ailleurs, la position de ces deux là compliquaient drôlement la tâche que Marie nous avait fixée. Brusquement, un autre Pénitent se leva. Je sus sur le champ que c'était Marie. Ne me demandez pas pourquoi ? Encore aujourd'hui, je m'interroge. Mes mains se crispèrent aux bouts arrondis du fauteuil, autant par stress que pour mieux bondir. Elle fit la courbette lentement comme les autres. Mais au moment de se relever, elle se précipita en avant et arracha les cagoules des trois protagonistes qui se trouvaient juste devant elle, le grand connard et ses alcooliques. Au même moment, je sautai de mon fauteuil, m'appuyai sur la chaise d'exécution et mitraillai de mon appareil photo les têtes découvertes et stupéfaites. Ils grimaçaient comme des pantins désarticulés. Pendant que je les photographiais, Marie s'était décoiffée et avancée vers la porte en brandissant son revolver à bout de bras, les mettant tous en joue les uns après les autres et en hurlant (en castillan évidemment, version élaborée par Olivia et répétée avec elle), "le premier qui bronche je le bute". Pour faire plus forte impression, elle tira même un coup en l'air. La balle ricocha sur le plafond de pierre et alla se ficher dans un dossier en bois à deux millimètres d'un type dont on ne sut jamais quelle tête il fit. Ceux qui avaient commencé à se lever poussés par l'effet de surprise se rassirent prestement et prudemment. Tous en profitèrent pour regarder les têtes défaites des dirigeants du chapitre de Cordoue. L'instant était plutôt hilarant sauf que nous n'étions pas spécialement là pour nous marrer. Nous n'en avions guère le temps. Toute l'action n'avait pas excédé quelques secondes. Nous avions nous aussi leurs faces béates en boîte. Je passai devant Marie m'étant également débarrassé de mon couvre-chef encombrant et me mis à courir dans le couloir, couvert par elle. Elle leur cria avant de claquer la porte que "au premier qui s'aventure à l'ouvrir, ma balle se fichera en plein dans son cœur" et elle ajouta pour le fun (et toujours en castillan) "j'exècre tous les Pénitents rouges de la terre". Nous étions déjà occupés à grimper les escaliers quand nous entendîmes des pas prudents sortir de la salle maudite. Je glissai sur ma tunique, je sais, ce n'était guère le moment mais ce n'est pas facile de monter un escalier en courant engoncé dans ce genre d'accoutrement, qui tombait jusqu'aux pieds. Nous perdîmes du temps à tenter de nous en arracher au milieu de l'escalier. A la première vision d'une tête apparaissant prudemment en bas, Marie sans hésiter tira. La porte se vida comme par enchantement. Ils ignoraient tous qu'elle n'avait jamais appris à tirer. Débarrassés de nos costumes de carnaval, nous gravîmes les marches quatre à quatre. L'heure n'était plus aux tergiversations. Quand nous débouchâmes à l'accueil, une troupe de bonnes sœurs voilées prétendait nous barrer la sortie, sans doute prévenue par un portable. Un nouveau coup de feu partit juste au-dessus de leurs cornettes et ces corbeaux de malheurs s'égaillèrent dans l'établissement laissant le champ libre à notre fuite éperdue. Olivia nous attendait moteur en marche. Marie sauta derrière elle et je me calai en troisième position. Ce fut la première et la dernière fois que je sentis le corps de Marie frissonner à l'unisson du mien. "Surtout ne perd pas l'appareil" me hurla-t-elle dans la pétarade du moteur. Olivia fonça à travers les ruelles de la Juderia en klaxonnant comme une cinglée. Sans casques, à trois sur l'engin et à cette allure, nous allions bientôt avoir toutes les polices de Cordoue à nos trousses. Ce qui n'avait pas la moindre importance puisqu'Olivia nous amenait justement au commissariat où officiait Sanchez. Nous y déposâmes Marie et nous repartîmes à fond les manettes, Olivia et moi jusqu'à sa maison. Marie gravit en courant les marches bousculant les plantons et courut jusqu'au bureau de Sanchez. Elle s'y précipita sans frapper. Eberlué par cette intrusion, Sanchez se leva brusquement et quand Marie lui balança, "je suis Marie Laffargue", il en retomba assis sidéré. Arrivés à la maison d'Olivia, je sautai sur son ordinateur, scannai les photos (elles étaient magnifiques de précisions. on y voyait la tête hallucinée du malhomme de la mosquée avec à ses côtés les bajoues grassouillettes du cardinal de Cordoue en grand Maître moyenâgeux enveloppé dans son accoutrement de Pénitent écarlate dont la tête abasourdie avait pris la même couleur, le troisième était inconnu au bataillon), et les envoyai sur le champ à mon directeur de journal accompagné du meilleur article que j'aurai jamais écrit de toute ma carrière. Il n'y a pas à dire, je n'étais pas peu fier de moi. Bon, de nous. Marie avait été parfaite, comme à son accoutumée.

Dans le bureau de Sanchez, elle savourait ce moment extraordinaire. Le commissaire était livide et en bafouillait de terreur. Ce n'est pas tous les jours qu'on cause à un fantôme. Cette affaire, qu'il avait contribuée à enterrer, lui revenait maintenant par bribes entières assaillir son cerveau, réveillé par ce spectre sorti de terre. Les plantons arrivèrent sur ces entrefaites dans la foulée de Marie et frappèrent à la porte du commissaire. "Tout va bien", leur cria-t-il, "laissez-moi seul avec cette personne et qu'on ne nous dérange pas".

Il fixa Marie de ses yeux livides, bouffis d'alcool, de graisses et de mauvaises pensées.

- Marie Laffargue !

- En personne, Sanchez.

Il sortit une fiole de whisky d'un tiroir de son bureau et s'envoya une rasade. Il faillit en proposer à Marie mais se ravisa. Il se redressa un peu dans son fauteuil où il s'était tassé et s'éclaircit la gorge.

- Vous n'êtes donc pas morte !

- On dirait !

- Mais comment avez-vous fait ? Ce crétin de médecin légiste m'a assuré qu'il n'y avait plus rien à faire pour vous sauver ?

- Et vous l'avez cru sans sourciller !

- Ben…la dernière fois que je vous ai vue, vous aviez vraiment l'air d'avoir été étranglée par votre …par ce…par ce type…

- Ce type comme vous dites n'est pour rien dans cette affaire et il paye pour les autres. Ce sont vos amis qui m'ont assassinée, Sanchez, et vous le savez parfaitement bien !

Il encaissa sans broncher et s'enfila une nouvelle dose d'alcool.

- Qu'est-ce que vous me chantez là !

- La pure vérité. Vous avez fermé les yeux parce que sans doute vous faites aussi partie du Pouce de Dieu?

- J'ignore de quoi vous parlez !

- Je parle de mes assassins !

- Je ne comprends rien ! Pour moi, il a toujours été clair que votre assassin, en tout cas celui qui a tenté de vous assassiner n'est autre que ce Sofiane Saïdi.

- Sofiane Saïdi est pour moi plus qu'un ami ! Ce que vous dites n'a aucun sens et vous le savez mieux que quiconque.

Le commissaire suait comme un grassouillet qu'il était. Il n'arrêtait pas de s'éponger le front avec de larges mouchoirs de coton. Alors que Marie le fixait sans arrêt, son regard ne cessait de la fuir. Il s'octroya une nouvelle rasade, renversant sa tête en arrière, puis brusquement sortit un flingue d'un tiroir et le déposa juste devant lui sur le bureau. Sur le moment, Marie ne broncha pas. Elle se rapprocha et se pencha vers lui. Sanchez ne fit pas un geste en direction de son revolver.

- Je suis sûre que vous savez qui a tenté de m'assassiner.

- Comment le saurais-je ? Je n'étais pas présent que je sache ! Vous n'avez donc pas vu le visage de votre assassin ?

- Vous êtes complice. Vous avez fermé les yeux ! Vous n'avez rien vérifié. Vous m'avez laissée me faire enterrer vivante, dans le coma ! Vous payerez pour tout ça.

Sanchez soufflait comme s'il était en train de courir un marathon. Il s'épongeait sans arrêt et sans succès. Des gouttes tombaient sur le bureau comme s'il en pleuvait. Il empoigna la crosse du revolver et commença à le caresser comme s'il était sensible à son toucher. Marie lui sourit.

- Et comment allez-vous prouver que je suis complice ? J'ai trop fait confiance d'accord, mais ce n'est pas un crime, juste une faute professionnelle peut-être et encore. C'est pas mon boulot de prendre le pouls des cadavres sur lesquels j'enquête pour constater qu'ils sont vraiment morts.

- Ecoute Sanchez, c'est pas la peine de se la jouer (Marie se pencha à nouveau vers lui avec un sourire compatissant et changea soudain de ton comme si elle parlait à un enfant), je sais tout, je sais bien que tu ne fais pas partie du Pouce de Dieu, mais je sais aussi qu'ils te tiennent et je sais même comment, c'est toujours assez facile à trouver chez les hommes, c'est soit une question de pouvoir, soit d'argent soit de sexe, ou les trois à la fois. Dans ton cas, ce serait plutôt le sexe et les enfants, hein, Sanchez, tu craques pour les chérubins, ces petits innocents aux culs bien tendus…

Sanchez ouvrait des yeux écarquillés. Il soufflait comme si son cœur allait lâcher. On aurait dit qu'il était près de clamser. Sa tignasse dégoulinait de sueur et collait à son crâne. Un léger tremblement le secouait dans son fauteuil. Il tripotait machinalement son flingue l'air complètement égaré en proie à une tempête crânienne d'une violence insoutenable. Il se savait perdu. Dans une sorte de brouillard, il percevait les lèvres de Marie en train de remuer sans arrêt. Ce n'était même plus une femme, mais un fantôme revenu de l'au-delà pour lui faire payer ses pulsions du diable. Il le savait depuis le début : un jour où l'autre il devrait solder ses faiblesses. Il n'était pas comme le médico qui l'entraînait dans l'enfer des délices interdits, puis allait s'abîmer en contrition dans sa communauté intégriste sous la coupe de ce cardinal maléfique. Le cardinal se servait d'eux. Un commissaire et un médecin légiste, c'était exactement ce dont il avait besoin pour couvrir ses forfaitures. Sanchez ne comprenait pas comment ce fantôme était apparu dans son bureau, ou il ne le comprenait que trop bien, c'était le messager qui lui signifiait qu'il ne pouvait continuer ainsi sur cette voie dépravée sans rendre des comptes. Ce jour était arrivé et voilà que cette bouche qui lui souriait et lui parlait comme à un gosse était l'envoyée du diable. Elle avait exactement l'allure d'une créature de Satan. L'heure du départ venait donc de sonner pour son âme damnée. Ses lèvres se mirent à trembler. Il plissa les yeux comme si le visage de Marie dégageait une lumière qui l'éblouissait.

- Et Lataille ?

- Quoi Lataille ?

Sanchez semblait complètement perdu dans ses pensées.

- Ben oui ! C'est quoi son rôle là-dedans ? Pourquoi a-t-il enfoncé Sofiane ?

- Lataille ? C'est un pourri comme le cardinal (lâcha Sanchez du bout des lèvres). Il dirige un nouveau chapitre à Toulouse. Ils veulent étendre leur société à la France. C'est lui qui m'a guidé dans toute cette affaire. Chaque jour il me disait ce que je devais faire. C'est lui qui a eu l'idée de balancer le cadavre du musulman français à la Garonne. C'était un plan diabolique. C'est vous qu'il visait en fait. Il ne s'est servi de Saïdi que par facilité, comme un bouc émissaire idéal.

- Il a bien failli réussir !

Brusquement Sanchez dirigea le pistolet en direction du front de Marie. Il le tenait des deux mains et tremblait comme un lustre lors d'un tremblement de terre japonais. Marie le fixait droit dans les yeux sans prêter attention au canon qui la visait.

-A l'heure qu'il est, les photos du cardinal, de son bras droit et du médico sont en possession de mon journal en France. Tout est près pour le grand déballage et le scandale. Si tu veux ajouter un meurtre supplémentaire à tous tes crimes pour alourdir tes années de prison, c'est le moment.

Alors en un rien de temps, Sanchez retourna le revolver, le fourra dans sa bouche et se tira une balle qui lui traversa le cerveau pourri et alla se ficher dans le mur derrière lui. Le sang gicla. Marie n'avait pas bougé d'un pouce et fut éclaboussée. Elle n'avait rien perdu de la scène. Sous l'effet de la projection de son crâne par l'impact de la balle, Sanchez s'affala sur le fauteuil et le pistolet tomba sur le sol. Juste après la détonation, les plantons entrèrent en trombe dans le bureau de leur chef. Ils arrêtèrent Marie sur le champ et l'enfermèrent en cellule. Mais la vision de la dernière scène du commissaire Sanchez ne laissait aucun doute sur sa fin. Il fut plus difficile à Marie de prouver son identité tant sa résurrection semblait invraisemblable. "Allez donc faire un tour du côté du cimetière" leur conseilla-t-elle.

De mon côté, rien n'était pas gagné. Le directeur était tellement abasourdi que j'ai dû batailler pendant plus d'une heure au téléphone pour qu'il se rendît à l'évidence. Marie était vivante mais je ne pouvais pas la lui passer puisque la police cordobésienne l'avait mis au gnouf. J'en ai eu tellement marre à un moment donné que je l'ai même menacé d'envoyer l'article et les photos à la concurrence. C'était un peu exagéré de ma part car je ne l'aurais pas fait. C'est juste pour dire à quel point la conversation fut ardue. Non seulement il ne comprenait pas comment ni pourquoi Marie s'était ressuscitée au bout d'une longue période de silence alors qu'il en avait fait son deuil depuis belle lurette. "Elle aurait pu me tenir au courant quand même, non ?" Et puis surtout, ces trois gueules de Pénitents rouges décônés ne l'inspiraient guère. J'avais beau lui crier que c'était une dangereuse secte intégriste, comme il n'en avait jamais entendu parler, il ne pouvait accepter qu'elle surgît du néant et que c'était le scoop sur lequel travaillait Marie depuis fort longtemps. Il n'arrêtait pas de me répéter : "Ecoute Hocine, t'es bien gentil, mais t'es pas un vrai journaliste, en tout cas pas un reporter. D'accord, j'ai eu tort de t'envoyer au procès, mais ton tort à toi, c'est de t'obstiner, tu devrais plutôt laisser tomber, crois-moi". A bout de nerfs et d'arguments, je lui conseillai de téléphoner au commissariat de Cordoue pour les convaincre de le laisser parler à Marie. Je hurlais dans le combiné d'Olivia, qui me regardait estomaquée tellement j''étais excédé. Qu'il était loin mon oud ! Nous avions quand même risqué notre vie dans cette traque de la vérité et nous en rapportions une nouvelle incroyable, et en exclusivité, mais ce foutu directeur chipotait sur des détails. Monsieur ne voulait pas qu'on lui mît dans les dents qu'il s'en prenait aux cathos plutôt qu'aux musulmans. Et je n'avais de cesse de lui répéter, mon vieux, à chacun ses intégristes, à chacun de balayer devant sa porte. Et dans l'emballement de la discussion, je ne sais même pas comment moi, piètre joueur de oud et médiocre chroniqueur musical dans son journal, j'ai fini par lui balancer que Bush et ses compères n'avaient rien compris à cette attaque foudroyante sur les tours jumelles. Il est resté sans voix puis m'a balbutié, mais qu'est-ce que tu me chantes ? Ben oui, c'était plus un geste de propagande interne horriblement retentissant destiné aux populations des régimes musulmans, "admirez les gars ce qu'on est capable de faire, vous allez voir ce que vous allez voir si vous ne revenez pas à notre vision du monde intègre et pure". Bush et consorts ont foncé là-dedans comme un taureau sur un drapeau rouge sans comprendre que l'enjeu n'était pas l'Amérique mais la prise de pouvoir au sein des pays musulmans. Je le sentais s'énerver. Ecoute-moi jusqu'au bout pour une fois, je lui hurlais ! La meilleure preuve de ce que j'avance (j'étais en transe et une voix en moi parlait à ma place sans que je pusse l'en empêcher), c'est que les 99% des victimes de ces attentats sont des musulmans". La réticence du directeur avait eu le chic de me faire sortir de mes gonds. Cela m'arrive plutôt rarement, il est vrai, mais c'est alors spectaculaire. Et puis cette voix en moi s'est tue brusquement, me laissant en plan. Je ne savais plus où me mettre. Le fait était que j'avais craché un morceau beaucoup trop gros pour moi. La société est ainsi faite qu'il faut rester planqué au sein du courant de pensée terrassant (la pensée dominante ou unique) sinon on est immédiatement roué de coups. Il traîne des tas de chiens de garde partout qui ne ratent aucune occasion de mordre férocement en échange de quelques os à ronger. Les victimes ont tout à perdre, isolées comme elles sont, bataillant pour la vérité vaine. "La vérité finit toujours par triompher" a pris un pays arabe comme emblème, j'ai diplomatiquement oublié lequel. Ils auraient dû écrire en exergue, mais ce triomphe se paie très cher. Ils le paient d'ailleurs très cher.

Le directeur a fini par céder, il a téléphoné à la Guardia Civil. Après s'être fait tirer l'oreille et surtout avoir consulté leurs autorités, ils lui ont passé Marie. Ce fut un moment épique. Il ne pouvait plus nier qu'elle était bien ressuscitée mais n'avala pas pour autant son scoop sur la secte intégriste catho. On a beau penser ce qu'on veut de l'Eglise, elle reste une institution respectable dans le paysage occidental et un pilier de sa civilisation. Elle a été de toutes les conquêtes et de toutes les colonisations, tapie derrière le glaive, jusqu'au jour où elle s'est fait rouler dans la farine avec cette histoire aberrante de la terre qui tournerait autour du soleil. Elle s'imaginait juste Dieu dans les cieux en train de régner sur ses créatures sur la terre, son petit jardin privé, avec tout le reste bien sûr tournant autour pour agrémenter le séjour. Marie ne s'est pas retournée dans sa tombe en entendant cela, puisqu'elle n'y était pas, mais les oreilles lui en tombèrent par terre. Après tant de reportages qu'elle avait brillamment fournis au journal, en exclusivité et souvent au péril de sa vie, c'était comme s'il ne lui faisait plus confiance, comme si elle demeurait morte à ses yeux. Ainsi Marie mourait pour la deuxième fois. Au bout de tractations interminables, il consentit à produire les photos en édulcorant mon texte sous le titre "les autorités religieuses de Cordoue jouent aux Pénitents rouges". C'est le genre de titre qu'ils affectionnent à Liberté. Il n'y était plus question du Pouce de Dieu qui n'existait pas à ses yeux. Qui donc avait dans ces conditions tenté d'attenter à la vie de son reporter ? Le directeur n'en savait rien. Mais jusqu'à preuve du contraire, il y avait un coupable qui purgeait sa peine en prison pour cette raison.

 Avant de relâcher Marie, la Guardia Civil procéda à l'exhumation du cercueil vide et exigea un test ADN pour prouver son identité. Quand elle proclama haut et fort que Sofiane Saïdi n'était pas celui qui avait tenté de l'étrangler, la justice fut bien embarrassée, d'autant que Marie n'avait aucun nom de remplacement à proposer. Certes, le condamné n'avait jamais avoué le meurtre mais son silence valait aveu. Et Marie ne se souvenait de rien jusqu'au moment où elle se réveilla dans le cercueil placé à la morgue. Et par malheur, si elle entendit, elle ne vit rien. Elle avait bien sa petite idée et le seul qui aurait éventuellement pu l'aider, venait de se suicider. Le temps pressait sans qu'elle pût donner en pâture un coupable puisqu'elle ne pouvait avancer aucune preuve, même pas un témoignage direct. Le soit disant scoop sans la dénonciation du Pouce de Dieu s'avéra un flop. Les photos des adeptes des Pénitents rouges pouvaient tout au plus faire sourire sinon laisser indifférents. L'évêché déclara que le cardinal préparait les processions de la semaine sainte en officiant dans son groupe de Pénitents et l'affaire fut enterrée.

Dans sa cellule, Sofiane n'avait été confronté à aucune information sur la réapparition de Marie. Il avait petit à petit repris pied et s'était mis à lire et étudier pour s'occuper l'esprit. Quand on le fit venir au parloir et qu'il se retrouva nez à nez avec celle qu'il avait "assassinée", ce fut un moment remarquable, de ceux qu'on ne vit qu'une seule fois dans une vie et qu'il est impossible d'oublier. L'homme avait mûri et la femme beaucoup changé. Sofiane la reconnut pourtant au premier coup d'œil. Tout se passa à travers leurs regards. Ils se contemplèrent longuement sans rien dire. Le moment était tellement fort à vivre que n'importe quel mot lâché aurait pu le gâcher. Sofiane avait le cœur solide et les épreuves qu'il venait de surmonter l'avait encore consolidé. Marie fut la première à sourire et ce sourire partit tel un plissement des yeux qui s'écoula jusqu'aux commissures des lèvres. En réalité, il n'y avait pas grand-chose à dire. Le seul fait de se retrouver ainsi face à face remettait toute chose à sa juste place pour chacun d'eux. Ils se tinrent donc la main en se regardant intensément. Le courant passait et les allumait. Quand Sofiane dut réintégrer sa cellule, elle lui dit simplement qu'ils se reverraient bientôt au procès. Il acquiesça.

La justice entama ce nouveau procès à reculons. L'assassin n'était plus l'assassin aux dires de l'assassinée qui n'était plus assassinée. C'est la seule chose qui parut claire. Pour le reste, Marie écopa de six mois de prison avec sursis pour s'être dérobée à la justice pendant le temps où elle était officiellement morte. J'en reçu quatre pour complicité. Olivia passa au travers pour la raison qu'elle ignorait tout de l'histoire. Il y fut question de libérer Sofiane au bénéfice du doute. On aurait dit que le juge restait persuadé qu'il était coupable et Marie complètement cinglée de protéger son amant meurtrier. Il paraît que les juges font souvent face à ce genre de situation. A la question de savoir qui, dans cette nouvelle configuration, était son meurtrier raté, Marie avança bien ses soupçons, relatant l'exécution de Jean-Yves Rontasson au sein du chapitre, sur un siège dévolu depuis des siècles à cette utilisation. L'évêché cria au scandale et à l'irrationalité. Comment pouvait-on inventer pareille ignominie qui ne pouvait éclore que dans un cerveau laïc intégriste ou dégénéré. Une fouille fut ordonnée mais aucun siège de cette description ne fut trouvé à l'endroit indiqué. Sur ces entrefaites, le juge avait convoqué le commissaire Lataille. Celui-ci déclara sous serment avoir arrêté le coupable du meurtre de Rontasson. Marie et Sofiane ouvrirent des yeux ronds. Il s'agissait d'un individu du Mirail déjà connu des services de police. Lataille avait obtenu des aveux circonstanciés. Marie soudain se sentit cernée. Plus le procès avançait, plus elle se retrouvait en position de faiblesse. Les ennemis avaient resserré les rangs et camouflé les failles. Elles étaient devenues invisibles aux yeux de ceux qui ne cherchaient pas à voir. Le Pouce de Dieu s'était défait des branches malades de l'organisation. Marie pouvait s'estimer heureuse de s'en être sortie vivante et d'avoir réussi à libérer Sofiane.

El médico en prit pour un an avec sursis pour incompétence notoire et fut interdit d'exercer la médecine légale. Il resta libre à l'évêché à occuper sa retraite avec son cher ordinateur. Dans cette machination finalement, le seul coupable qui paya de sa vie fut Sanchez. Il n'était pourtant qu'une marionnette. Vu la tournure des évènements, Marie décida de ne plus rien divulguer. Il était urgent de prendre le temps de réfléchir, pour ne pas risquer de renseigner davantage l'hydre à têtes multiples. Elle savait que celle-ci ne la laisserait plus tranquille tant qu'elle serait en vie. La lutte serait sans merci et surtout sans répit.

Peu après la fin du second procès, Sofiane fut libéré. Quand il sortit de prison, Marie l'attendait. Il monta dans la voiture et elle démarra aussitôt. Sans un mot, elle prit la direction de Cordoue. Quelques heures plus tard, ils s'asseyaient côte à côte sur le banc de pierre qui court le long de l'antique mosquée dans le patio des orangers. Tout en part et tout y revient. Les oiseaux piaillaient dans les cyprès, le parfum des arbres leur léchait les narines et l'air était doux à leur intimité retrouvée. Ils parlèrent de leur avenir commun, tout en tirant le lourd bilan de leur aventure et de ce qu'il convenait de faire pour aller au devant de leurs désirs tout en restant fidèles à leurs devoirs.

 

FIN (tome I)

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18 mars 2011

Partie 4 (3)

(Rappel : vous trouverez le début du roman - Partie 1, chapitre 1 - au 28 novembre 2010 / le postage de la fin du roman - partie 4 (4) - est prévue pour le 25 mars 2011)

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(Vous pouvez vous procurer ce roman sur le site www.publibook.com ou le commander dans une bonne librairie)

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(Cordoue : place centrale)

Comme par hasard, je trouvai une chambre à l'hôtel Mezquita. Ce hasard fit encore mieux les choses puisqu'il m'accorda, comme je voyageais seul, la chambre simple qui avait été réservée pour Sofiane par le policier Sanchez. Je ne pouvais être mieux loti en me retrouvant à dormir sur le lit où Marie avait été assassinée. Je fis semblant de rien pour ne pas me trahir. Mais une fois assis sur le lit, je frissonnai à la perspective d'y dormir, puis une panique fulgurante me saisit et fit trembler ma carcasse comme si j'entrais en enfer. Je n'avais décidément pas de chance. Les évènements s'enfilaient les uns plus horribles que les autres. J'avais remis ma visite au lendemain, histoire de souffler un peu et surtout d'essayer de desserrer l'étau de détresse qui m'étreignait. Je ne savais pas dans quelle gueule de loup j'allais me jeter. Je me couchai avec ma ceinture solidement attachée autour de mes reins sur le matelas que j'avais balancé sur le sol pour ne pas pioncer sur ce funeste lit. Il va sans dire que même ainsi, je passai une sale nuit. En plus du ronflement incessant de la clime, de la sensation d'enfermement que cette chambre minuscule suscitait et de ma totale ignorance de la langue espagnole qui m'interdisait de regarder la télé avec quelque intérêt, mon cerveau m'envoya au fil des heures des signaux contradictoires. Soit je tombais le lendemain au champ d'horreur, soit je dénichais un petit sentier escarpé pour m'échapper et reconquérir ma liberté et celle de Sofiane. Quant à Marie, je m'interdisais d'y penser. Cela me faisait trop mal.

Je me présentai vers 10 heures au 20 de la calle Amador de los Rios. J'étais anéanti de trouille au moment où je frappai à la porte. Je suis d'ailleurs incapable de me souvenir s'il y avait une sonnette. Je prenais sur moi pour essayer de ne pas trembler. J'attendis un moment qui me parut interminable. Dans ces conditions de toute façon, même des fractions de seconde paraissent sans fin. J'étais en train de me dire qu'il n'y avait personne quand la porte s'ouvrit brutalement faisant apparaître une jeune femme baraquée comme un camionneur. Elle était moulée dans une salopette qui découvrait d'impressionnantes épaules. Elle me dévisagea sans vergogne même si je ne sentis aucune agressivité dans son regard.

-Que quieres ? (qu'est-ce que vous voulez ?)

Elle le lança sèchement mais sans animosité. Comme je n'avais pas la moindre notion d'espagnol en ma possession, je tentai le français.

-Je suis Hocine Loumail.

Elle me regarda fixement un moment, comme si mon nom mettait un certain temps à parvenir là où il fallait ou bien n'était-ce qu'une question d'accent, puis elle s'effaça pour me laisser entrer sans lâcher un seul mot. Je ne suis même pas sûr qu'elle m'ait dit bonjour. Je dois reconnaître que je ne me souviens pas davantage si moi-même je l'ai saluée. En plus de posséder une carrure de déménageur, elle avait la discrétion d'une muette. Elle me conduisit jusqu'à un patio meublé de plantes vertes en abondance et de quelques fauteuils fatigués sur lesquels elle m'invita par signe à m'installer et à patienter. Ensuite elle se retira. Il régnait en ce lieu une douceur rafraîchissante qui ne parvint pas à atténuer ma fébrilité. Je me voyais déjà brusquement entouré de quatre ou cinq malabars qui allaient me tomber dessus pour me soutirer les documents de Marie. J'épiais toutes les portes qui donnaient sur le patio. C'était sans espoir, j'étais de toute façon fait comme un rat. Un silence paisible semblait me contredire. Alors un grincement de porte dans mon dos me fit sursauter et avant d'avoir pu tourner la tête, une femme me faisait face. Elle avait un look incroyable ou improbable, je ne sais pas, avec des cheveux aux coloris les plus funestes, rouge, jaune délavé, violet, dressés sur la tête comme si la vision d'un film d'épouvante particulièrement efficace les avaient à jamais figés ainsi. Son visage trimballait des piercings partout où c'était possible et ses yeux furieux se jetaient sur moi avec avidité. Cette apparition soudaine surgie dans mon dos, m'avait désarçonné. Je me levai en hésitant sur le comportement qu'il me fallait adopter. Alors un son fusa d'entre ses lèvres barbouillées d'un rouge cramoisi :

-Hocine !

J'écarquillai les yeux. Je reconnaissais bien la voix, mais tout en moi refusait ce que la raison ne pouvait accepter.

- Ouiiii ?

- Tu me reconnais pas ?

- Ma… Marie ? Mais ce n'est pas possible !

Nous nous tombâmes dans les bras. Puis je la repoussai presque violemment pour l'observer, comme pour m'assurer que je ne rêvais pas. Je la maintenais devant moi par les bras tendus et je m'esquintais les yeux à essayer de la ressusciter sous son déguisement.

- Je suis désolée ! Je ne pouvais pas te prévenir. C'était trop dangereux.

- Mais putain, Marie ! Mais comment c'est possible ! Ce n'est pas vrai ! Mais comment tu as fait ? Que s'est-il passé ? Rassure-moi ! Dis-moi que je ne rêve pas !

Et je la serrai dans mes bras. Je sautais de joie avec elle enlacée et nous roulâmes sur le canapé. Je touchai les parties de son visage sans ferraille pour sentir sa peau. Elle se laissait faire en souriant. Puis elle se mit à rire. C'est à ce moment-là que je fus absolument certain que j'étais réellement à ses côtés. Nous nous assîmes côte à côte sur le canapé.

-C'est à peine croyable ce qui m'est arrivé, tu sais !

 

Alors Marie se mit à me raconter.

Elle entendit d'abord des voix, comme des chuchotements et elle ouvrit les yeux. Il faisait un noir d'encre. Elle était étendue sur le dos et s'imaginait qu'elle ne pouvait plus bouger. Son cou lui faisait atrocement mal. Elle avait l'impression d'être étendue dans une caisse parce qu'elle sentait ses épaules toucher des parois de bois. Une odeur de pin lui caressa les narines et commença à titiller son cerveau. Les voix et un filet de lumière filtraient par une étroite fente qui séparait le couvercle des parois. Elle avait beaucoup de mal à discerner les mots car ils parlaient en castillan si rapidement et tout bas. Elle ne reconnaissait pas les voix. A force de concentration, elle comprit que l'une disait à l'autre "qu'il fallait se dépêcher car il n'était pas exclu que la Française pût se réveiller. Son pouls battait très faiblement mais on avait déjà vu des gens sortir rapidement d'un coma. Ils risquaient gros en traînassant". L'autre répondit "qu'il faisait son possible pour accélérer la procédure sans pour autant se précipiter pour ne pas éveiller les soupçons. Dès qu'il le pourrait, il scellerait le cercueil". Ces mots assaillirent le cerveau de Marie de leurs pointes acérées et secouèrent son esprit engourdi. Elle s'efforça de respirer calmement et profondément. Des sensations nouvelles se répandaient dans ses membres telle une marée montante à la conquête de l'estran. Puis les voix se turent. Au bout d'un moment, Marie comprit qu'ils étaient partis. Elle remua les doigts de pieds et des mains. Elle ne comprenait pas où elle était, encore moins ce qu'elle y faisait, ne se souvenant de rien. Elle s'efforça de déglutir doucement. Un horrible étau lui enserrait la gorge. Il paraissait évident qu'ils parlaient d'elle. Pourquoi voulaient-ils s'en débarrasser ? Cela avait sûrement un lien avec la douleur intolérable qu'elle ressentait à son cou. Pourquoi était-elle tombée dans le coma ? Il fallait coûte que coûte se sortir de là. Lentement elle parvint à hisser un bras jusqu'au couvercle et à glisser ses doigts dans l'interstice. Elle tenta de le repousser mais il ne bougea pas d'un millimètre. Beaucoup trop lourd pour la force de ses doigts. Son autre bras se leva et vint caler des doigts supplémentaires dans l'infime ouverture. Alors elle mit son corps légèrement de côté pour faire levier et s'arcbouta de toutes ses forces sur le couvercle. Son effort surhumain fut d'abord vain puis soudain, le couvercle glissa lentement sur les parois et une lumière crue et blanche l'aveugla. Elle resta immobile en clignant des yeux, le temps de s'accoutumer à cette explosion lumineuse, tout en concentrant ses efforts dans la captation du moindre bruit. L'endroit où elle se trouvait était plongé dans un silence glacé. Au bout d'un moment, ayant récupéré un peu de force, elle s'assit sur son séant et s'agrippa aux parois. Une lumière dense et d'un blanc éclatant illuminait les murs immaculés de la pièce. Ce froid glaçant et ces murs blancs lui flanquèrent la chair de poule. Des deux côtés, de grands tiroirs métalliques s'alignaient sur plusieurs niveaux jusqu'au plafond. Un frisson parcouru son échine quand elle reconnu le décor habituel d'une morgue. Elle comprit pourquoi elle ressentait tant cette sensation de froid. Ses os lui donnaient l'impression d'être gelés. C'était une assez grande pièce sans fenêtre. Le cercueil dans lequel elle se trouvait gisait sur un brancard au milieu de la pièce. Elle avait repoussé le couvercle à ses pieds. Il régnait un silence de morts. Les cadavres sagement rangés dans leurs tiroirs ne protestaient aucunement de leur situation. La plupart s'en satisfaisaient stoïquement et certains même en étaient plutôt contents. Ce qu'ils avaient vu et enduré les avaient parfaitement saturés. Quelques uns, ils étaient rares, souriaient encore, ayant sagement profité de chaque moment que l'incroyable planète leur avait offert.

Il fallait se bouger au plus vite. Marie s'accroupit dans le cercueil pour tester son équilibre sur le brancard. Rassurée, elle se leva et se laissa glisser jusqu'à terre. C'est à cet instant qu'elle prit conscience de sa nudité. Elle était entièrement nue. Une marque rouge tirant sur le violet marquait son cou et tranchait sur la couleur dune du Sahara de sa peau. Ce n'était pas vraiment le moment de se contempler dans le miroir qui lui faisait face. Il était d'ailleurs étonnant qu'il se trouvât là. Les cadavres n'ont pas pour habitude de vérifier s'ils se sont bien fait embaumer que je sache. Quand elle s'approcha précautionneusement de la porte et l'ouvrit avec délicatesse, elle perçut au bout d'un couloir un bruit de pas venant dans sa direction. Elle referma immédiatement aussi silencieusement que possible, se retourna et constata avec effroi que la pièce ne recelait aucun coin obscur capable de la dissimuler aux yeux de visiteurs impromptus. Elle ne vit qu'une seule solution. Elle ne devait surtout pas se remettre dans le cercueil dont elle prit soin de rabattre le couvercle à toute vitesse et comme il fallait, puis, rassemblant tout le courage dont elle était capable, elle ouvrit un tiroir dont l'occupant ne lui fit aucun reproche et se jeta nue sur le corps raide et glacé recouvert d'un drap. Pas le temps nécessaire pour trouver une place vide. Elle repositionna le tiroir comme s'il était fermé, laissant un filet d'air et de lumière lui parvenir. Son attente ne fut pas longue. La porte de la morgue s'ouvrit et deux individus tout de blancs vêtus entrèrent. Elles pouvaient juste apercevoir par la fente le milieu de leurs silhouettes. Ils s'approchèrent du brancard et entreprirent de sceller le cercueil tout en causant en castillan. Marie m'a traduit. L'un ricana :

- Faudrait pt'ête vérifier que la minette est toujours dedans !

- Oui, c'est ça, t'as juste envie de te rincer l'œil !

- Même un peu plus peut-être ! Ca te tente pas ?

- T'es vraiment un vicieux. C'est pas bien chrétien ça ! Tu devrais te confesser rapidement.

- Oh ! Ca va, ça va, c'était juste pour plaisanter.

Marie gardait un œil rivé sur la fente tandis que l'autre restait fermé, coincé par le nez de son cadavre raide sous le drap. Elle n'avait pas eu le temps suffisant pour s'ajuster au corps qui occupait déjà toute la place mais n'osait plus bouger, retenant même son souffle. Mais à son grand soulagement, car elle commençait à étouffer tout en mourant de froid, ils s'en allèrent aussitôt leur sale labeur accompli. Elle tira lentement le tiroir et en sortit rapidement. Ce serait vraiment un miracle si elle ne tombait pas malade. Sa cachette lui avait donné l'envie de vomir mais elle n'avait pas dû manger récemment car elle n'avait rien à rendre. Une nausée s'incrusta en elle. Juste avant de se cacher, elle avait repérer un porte-manteau auquel étaient accrochées des combinaisons blanches. Elle n'avait pas eu le temps d'en enfiler une, ce qu'elle fit sans tarder. Elle remonta le col pour camoufler son cou tant bien que mal et s'approcha de la porte. Un silence lourd de conséquences avait reconquis les lieux. A pas de loup, elle s'extirpa de la pièce et s'engouffra dans le couloir, avançant au jugé. Le mieux aurait été d'en sortir le plus vite possible mais elle ne savait comment s'orienter. Elle ne rencontra finalement aucune difficulté pour sortir de l'établissement en suivant tout simplement les flèches "Salida" et se retrouva dans la rue. Il faisait bon. Le soleil achevait sa folle course quotidienne. Des gens vaquaient à leurs occupations et croisaient Marie sans se retourner sur sa blouse d'infirmière, ou d'infirmier. Qui aurait pu imaginer que cette femme venait de s'échapper d'une morgue ? Marie ne savait où aller. Elle ne savait même plus qui elle était comme si le coma avait effacé son identité. Elle errait sans le moindre sou, sans même savoir où elle était ni ce qu'elle y faisait, s'avançant au hasard des rues tel un somnambule qui s'est réveillé en pleine déambulation et cherche péniblement à retrouver son lit. Mais, c'est que c'est fatiguant d'errer par les rues sans but et affublé d'un cou aussi douloureux, l'estomac vide et la gorge sèche. Elle ne se souvenait pas combien de temps elle avait traîné ainsi. Alors, épuisée, assoiffée, affamée, elle avisa un troquet d'où sortait une musique attrayante. Il était plein à craquer, des femmes en majorité. Peut-être même n'y avait-il qu'elles. Marie s'arrima au bar se disant qu'on ne pourrait lui refuser un verre d'eau à boire. A peine assise, s'approcha d'elle une femme baraquée comme un camionneur qui lui proposa de lui offrir un pot. Marie en fut ravie. Elles engagèrent la conversation comme elles pouvaient. Marie se débrouille plutôt bien en castillan. Elle ne me raconta pas dans le détail ce qu'elles se dirent mais un moment, la baraquée se pencha sur elle et se mit en demeure de lui rouler une pelle. Marie en fut tellement surprise qu'elle se laissa faire. Après tout cela n'avait rien de désagréable. Cela faisait peut-être partie d'une identité perdue qu'elle retrouvait là par un bout. Le hasard n'est jamais innocent et ses pas d'errance l'avaient amenée pour finir dans ce bar gay. La camionneuse y allait gaiement la serrant de plus en plus dans ses bras musclés. Et Marie se sentit tellement en sécurité qu'elle s'adonna aux joies des préliminaires sans retenue. Quand Olivia (c'est son nom) reprit son souffle, Marie en profita pour lâcher qu'elle mourait de faim et que cette aventure ne faisait qu'aiguiser son appétit. Olivia commanda quelques tapas que Marie engloutit sans préavis alors que sa nausée s'envolait comme moineaux au premier pet. Leurs regards brillaient l'un dans l'autre. Puis Olivia ramena Marie à sa maison "où nous nous trouvons maintenant" me fit-elle avec un clin d'œil.

- Tu n'as pas faim ? Et soif ? (me lâcha Marie pour souffler un peu)

- Oh ! Que oui !

Il allait de soi que ces retrouvailles avaient ranimé mon appétit de vivre et pour tout dire, j'avais une faim de loup.

-Viens ! On va sortir un peu et aller se taper des tapas au bar du coin. C'est d'actualité puisque c'est le bar attitré d'Olivia ! Elles ont un petit blanc sec d'ici qui vaut son pesant d'or. Elles le conservent dans des barriques qui sont alignées au-dessus du comptoir. Ca fait rustique et joli. J'adore. Je crois que ça va te plaire.

Chemin faisant, nous croisâmes un étrange équipage. Juste avant de l'aborder, Marie m'administra un coup de coude discret. Voir des femmes entièrement voilées avec une espèce de grillage devant les yeux ne m'a jamais vraiment enchanté et les regarder virevolter autour d'un grand barbu (il me sembla le reconnaître mais ils se ressemblent tous dans leur uniforme "afghan") suscite en moi autant d'aversion que les Pénitents rouges contrarient Marie. Aussi vrai que je m'appelle Hocine et que je suis fan de oud, ces fantômes ne font absolument pas partie de ma culture. Quelques mètres après, elle m'apostropha :

- Tu l'as reconnu ?

- Pourquoi ? J’aurais dû ?

- Ah ! Je ne sais pas ! Peut-être que tu ne le connais pas. C'est le frère de Sofiane.

- C'est vrai ? (et l'image du barbu menotté extradé de l'antique mosquée sortit du grenier de l'oubli) Mais je croyais qu'il avait été arrêté ?

- Oui, ils l'ont mis en prison après l'esclandre de la Mezquita mais ils n'ont jamais pu prouver qu'il avait l'intention d'y faire quoi que ce soit. Et en prison, des admiratrices sont venues le visiter et certaines l'ont même épousé "religieusement" comme ils disent pour contourner la loi de leur plein gré aliéné. La loi n'empêche pas des adultes consentants de vivre en communauté, me semble-t-il !

Conclut-elle en riant car c'est exactement ce qu'elles faisaient dans leur petite communauté de femmes. Une nouvelle fois, le rire de Marie me réconforta au plus haut point.

- Juste avant ma mort (elle rit encore), je racontais à Sofiane sidéré qui croyait encore à la fable du progrès, que toutes les régressions étaient toujours possibles sinon certaines. En voilà une belle démonstration sur le statut de la femme, tu ne trouves pas ? Je suis sûre que leurs mères se sont battues pour leurs droits en pensant à leurs filles. Quelle horreur ! Ils doivent crêcher pas loin d'ici car je les rencontre parfois. Tu sais, on devrait sceller un pacte tous les deux !

- Ah bon !

- Oui, on devrait s'aider mutuellement dans notre lutte parallèle contre les intégrismes. Je te donnerais un coup de main contre l'islamisme et toi tu m'aiderais à lutter contre l'intégrisme catholique.

- Tu sais, en ce qui me concerne, ce pacte est déjà scellé depuis un bout de temps, depuis qu'un "poucedieuziste" se balade avec mon oud autour du cou !

Marie rit. Et son rire était comme le soleil se levant au bout d'une nuit cauchemardesque. A ses côtés, évidemment, je me sentais à nouveau fort, ou plutôt, je me sentais enfin d'attaque. Nous nous assîmes à l'ombre d'un figuier dans le patio du bistrot. A cette heure de la journée, il n'y avait pas grand monde ou pas beaucoup de femmes. La barmaid la gratifia d'un énorme sourire. Marie commanda un pichet de ce vin blanc-jaune du coin et quelques tapas. Alors elle poursuivit son récit. Elle revint à l'époque où elle ne souvenait de rien. Olivia prit soin d'elle. Son cou fut sérieusement soigné, elle se reposa et dès qu'elle se sentit physiquement mieux, elle commença à fouiller dans les tréfonds de sa conscience pour se souvenir de quelle histoire elle pouvait bien surgir. Au tout début, elle ne se souvint de rien du tout. Olivia avait beau la questionner sur la trace qui déformait son cou, cela n'évoquait rien en elle. "Mais tu as dû te faire sauvagement étrangler quand même" lui répétait-elle "pour que ça laisse une trace pareille ? On se demande même comment tu as survécu à cette strangulation" ? Mais ça ne lui disait rien. Les jours passèrent paisibles si ce n'est les efforts vains que faisait Marie pour se souvenir. Et puis un jour, en pleine conversation entre amies, Olivia fit une allusion à la mésaventure vécue par cette française qui avait défrayé la chronique journalistique locale, pour s'être laissée étrangler par un policier français jaloux, apparemment son petit ami ("tu vois, les mecs, comment ils sont"). Elles en rirent tout en pensant que ce n'était pas drôle du tout puisque la pauvre était morte et enterrée à l'heure qui était. Cette phrase eut une étrange résonnance en Marie. Elle s'était quand même réveillée dans une morgue après tout. Elle se mit à la recherche des journaux et des articles relatant ce fait divers. Quand elle put mettre la main dessus, elle faillit s'étrangler (je ne sais si ce verbe est bien approprié) en voyant sa photo à côté de celle de son "meurtrier" Sofiane Saïdi. Quand elle montra la photo à Olivia, celle-ci s'écria "mais c'est toi" ! Elles en tombèrent assises sur le canapé du patio. Une autre photo, plus bas dans la page, montrait le cercueil en train d'être glissé dans la tombe du cimetière de Cordoue. Elles n'en croyaient pas leurs yeux. Sauf que d'un seul coup tout s'éclairait dans la tête de Marie. Cette soi-disant morte, c'était bien elle. A partir de cet instant, tous les souvenirs resurgirent à la vitesse inversement proportionnelle au désert mémoriel précédent. Tout devenait subitement limpide. Son réveil en pleine morgue et les discussions qu'elle avait surprises depuis son cercueil.

Alors, la première décision que Marie prit, fut de changer radicalement d'aspect. Ensuite elle raconta toute l'histoire à Olivia, qui l'avait tirée d'un si sale pas. Le plus dur après fut de prévenir son père. Elle n'osa même pas appeler sa maman de peur que celle-ci ne s'évanouît au téléphone. Puis elle ne pût rester les bras croisés. Fini les jours tranquilles à deviser entre nanas dans le patio. Il fallait, elle devait, faire quelque chose pour se sortir de cette situation. Elle devait ressusciter aux yeux du monde. Il ne pouvait être question de se confier à la police puisque tout portait à croire que la police l'avait laissée enterrer "vivante". Même si ce n'était pas sûr après tout. Elle avait du mal à comprendre le rôle qu'avait tenu le commissaire Sanchez. Puis elle comprit qu'un des types de la morgue était sûrement le médecin légiste. Il était forcément complice. Il n'avait pu que constater qu'elle n'était que dans le coma, qu'elle respirait encore. Voilà le fil qu'il fallait tirer pour remonter la filière jusqu'au noyau dur. C'est le raisonnement que tint Marie. Olivia décida aussitôt de l'aider à passer à l'action. Sa carrure avait tout pour rassurer. Retrouver ce médecin ne s'avéra pas trop compliqué. Son nom apparaissait dans les reportages du journal local. El médico Fernando Jimenez. Olivia fit la démonstration de ses qualités de fouineuse hors paire. Elle découvrit rapidement que le bonhomme était célibataire et qu'il vivait au sein d'une communauté religieuse à Cordoue. Comme Marie, elle exécrait l'Eglise, en tant qu'institution qui menait une campagne féroce contre l'homosexualité, celle des femmes en particulier. Ce devait sans doute être plus difficile de s'attaquer aux hommes. L'enquête prenait forme. Elles décidèrent d'aller inspecter les lieux. Marie ne m'a pas dit d'où elle le tenait, mais Olivia possédait un revolver "pour se défendre en cas d'agression homophobe". Alors, une nuit sans lune, elles se faufilèrent dans le bâtiment, jusqu'au studio dans lequel vivait el médico. Elles allaient en pantalons et tee-shirt noirs et s'étaient couvert la tête d'une cagoule. "Sinon la vue d'un fantôme aurait pu le faire clamser avant de pouvoir l'interroger" flagorna Olivia. Quand elles firent irruption dans la chambre du meurtrier, celui-ci tapotait sur son clavier. Olivia lui braqua le flingue sur la tempe et lui ordonna de s'agenouiller et de la fermer sinon elle tirait et il n'irait sûrement pas au paradis vu les crimes qu'il avait commis. Il resta coi en tremblotant à genoux face à un énorme crucifix accroché au mur blanc. Il était convenu entre les filles que seule Olivia parlerait. Marie ne devait en aucun cas faire entendre le son de sa voix. Elles avaient mis au point un plan qu'elles jugeaient diabolique. Marie s'installa à l'ordinateur pendant qu'Olivia interrogea le suspect. Le bureau du médecin n'était pas très grand mais meublé avec goût. Au centre, quoique légèrement décalé, se dressait un secrétaire en bois, de style espagnol austère et ancien. Deux tiges rondes en fer forgé figurant des épées soutenaient les pieds gracieusement sculptés. Un élégant lampadaire surmonté de son abat-jour de couleur rouille diffusait une lumière chaude. Aux murs étaient accrochés de grands cadres dorés contenant des agrandissements de photos. La première qui attira l'attention de Marie représentait un ecclésiastique, sans doute un cardinal, en pied et trois quart face, revêtu de sa robe pourpre taillée en soutane dans un tissu cossu, fermée par une tripotée de boutons de soie. Une lourde croix en métal précieux pendouillait au bout d'une chaîne en argent sur sa bedaine discrètement dissimulée par ses mains jointes. De luxueux souliers vernis ornaient ses pieds, que peu de ses ouailles auraient pu s'acheter. Un sourire engageant nonobstant de grassouillettes bajoues fixait l'objectif avec bienveillance. Une calotte tout aussi pourpre ornait son crâne pas tout à fait dégarni et certainement bien rempli pour faire œuvre d'autorité sur l'évêché. En second plan sur la photo, une bonne sœur voilée, tout sourire, servait le café à Monseigneur dans une tasse posée sur un agréable guéridon ancien. Qui peut croire un seul instant, pensa Marie, que ce mec a compris le message du Christ ? Où est l'attitude d'humilité? Comment peut-on croire en sa pauvreté quand il vit manifestement dans le luxe ? Comment peut-on penser une seule seconde que ce personnage installé dans le confort du pouvoir pourrait être fidèle à la vérité quel qu'en soit le prix à payer ? Une autre photo encadrée intrigua tout autant Marie. La scène semblait se passer dans la cour d'une institution religieuse à l'air moyenâgeuse. Au centre de la cour, apparaissait un vieux puits surmonté d'une margelle en fer forgé sur laquelle dominait une croix de fer. Un groupe de bonnes sœurs voilées et habillées de noir faisait cercle autour d'un cardinal hilare. Elles avaient toutes l'air de rires de bon cœur face à l'objectif. Le cardinal semblait être un homme d'excellente compagnie et surtout très élégant, revêtu d'une soutane noire bordée d'un liseré pourpre du plus bel effet et boutonnée de haut en bas de boutons de soie rouges. Il était ceint d'une ceinture de tissu tout aussi pourpre que venait effleurer une croix en argent. Et la calotte, pourpre évidemment, ingénieusement repoussée vers l'arrière de son crâne, lui donnait une allure vaguement décontractée. Marie se demandait ce qu'il faisait de ses mains placées en avant comme s'il tenait un volant. Les sœurs portaient exactement l'accoutrement décrit par Sofiane quand il avait suivi le type de la Mezquita, pensa Marie. Elle essaya d'attirer l'attention d'Olivia sur le cadre mais celle-ci était trop occupée à surveiller le médecin légiste.

- Que me voulez-vous ? (bafouilla-t-il - pour faire court, je donne la version française)

- Ta gueule salaud ! Ne parle que quand je te pose une question.

Elle ponctuait chaque phrase d'une poussée du canon de son revolver sur la tempe du type effaré. Pendant ce temps, Marie farfouillait dans son ordinateur, passait les favoris en revue, l'historique d'internet, etc.

- Tu fais partie du Pouce de Dieu, hein ? Avoue-le salaud !

- Je sais même pas de quoi tu parles !

- Tu sais parfaitement de quoi je cause. Vas-y ! Avoue !

- Qu'est-ce que ça peut te foutre ?

Cette remarque n'eut pas l'air de plaire à Olivia qui lui administra un coup du revers de sa main renforcée de la crosse du pistolet. Le type bascula à plat par terre, le nez dans la poussière d'un tapis persan.

- Ecoute-moi bien ordure, ma copine et moi, on n'a pas de temps à perdre. On sait qui tu es et tu vas nous filer les infos dont on a besoin ! 

- Tu peux me flinguer, j'en ai rien à foutre.

- Pour un criminel qui va aller en enfer, je te trouve bien fier. On va pas te descendre connard. Tu vas nous raconter tout ce qu'on veut savoir sinon ma copine qui est une as de l'ordi va te fiche des sites pédophiles sur ton disque dur.

- J'en ai rien à foutre ! Je dirai à la police que c'est vous qui les y avez mis.

- Tu diras rien à la police parce que nous on dira que t'as assassiné la jeune Française.

Il y eut un moment de silence.

- Quelle jeune Française ?

- Celle qui a soi-disant été assassinée par son amant, le policier français.

- Et vous allez prouver ça comment ? Crétines !

- Fastoche ! On demandera tout simplement qu'on ouvre le cercueil.

- OK ! Et ensuite ?

- Et ben, tout le monde verra qu'il n'y a pas de cadavre dedans !

- Hein ! Qu'est-ce que tu racontes ! C'est n'importe quoi ! Je l'ai scellé moi-même ce cercueil ! (il ricanait le monstre)

- Ah oui ? Et juste avant, t'as vérifié bien sûr que le corps y était toujours ?

Un grand silence plana sur la petite pièce. Marie fit le signe convenu pour dire que l'ordinateur était paré. En fait, il y en avait déjà. Elle essaya encore une fois d'attirer l'attention d'Olivia sur la photo de groupe encadrée. Cette fois, Olivia comprit et observa le cadre.

- C'est bon, qu'est-ce que vous voulez ?

- Tu fais partie du Pouce de Dieu, connard ?

- Si je vous le dis, je signe mon arrêt de mort.

- Au point où t'en es !

- Admettons que ce soit vrai ! En quoi ça vous intéresse ? 

Il fit mine de se relever mais de sa rangers Olivia lui écrasa la tête sur le tapis.

- Au moindre mouvement, je te tire une balle dans les couilles ! On s'en fout que t'en fasses partie ou pas, on veut juste des infos !

- Ah oui ! Et quel genre d'infos ?

- Par exemple savoir quand a lieu la prochaine réunion du chapitre.

De nouveau le silence se fit. Au bout d'un moment, trouvant le temps trop long, Olivia lui flanqua un grand coup de rangers dans l'entre jambe. Comme il avait hurlé sous la douleur, elle lui écrasa une nouvelle fois la tête sur le tapis.

- Ta gueule connard ! Je compte jusqu'à trois et si t'as pas répondu, je tire dedans tes chers bijoux de famille, (…) un (…) deux (…)

- Demain.

- A quelle heure ?

- Demain soir à 21 heures.

- Maintenant tu vas gentiment nous raconter comment ça se passe (elle pointa le flingue contre son crâne), pas la peine de nous dire où, on sait déjà, mais la procédure, où sont planqués les accoutrements, comment les membres entrent dans la pièce (tout en parlant, elle tapotait du bout du canon sur sa tête. C'était très désagréable. Marie se demanda où elle avait acquis ces drôles de manières).

 

Nous étions tranquillement assis dans le patio de ce bistrot de femmes (la luna loca) devant des verres plein d'un excellent vin. D'appétissants tapas trônaient sur la table alors que mon estomac répugnait à y goûter, tellement ce que me racontait Marie le nouait. J'étais éberlué et l'écoutais bouche bée. Je savais Marie capable de beaucoup de choses mais jamais je n'aurais imaginé qu'elle pût survivre à pareille mésaventure. Moi j'aurais craqué dès le début. Je crois que je n'aurais même pas osé sortir du cercueil. Je me serais laissé mourir de trouille. Comme je le lui disais, elle se mit à rire et à me dire :

- Mon pauvre vieux, dans ces moments-là, tu réfléchis pas. Tu sauves ta peau c'est tout. Bien sûr, si tu fais la moindre erreur où le mauvais choix dans la panique, t'es foutu, mais de toute façon, tu te défends jusqu'au bout, jusqu'à l'extrémité de tes forces. Ce que tu viens de me raconter de ton oud qui se promène autour du cou d'un type qui voulait récupérer mes documents prouve bien que tu es autant capable de te défendre que moi. De toute façon, mon gars, on n'a pas le choix, toi et moi, nous sommes embarqués dans la même galère et il faut que nous nous serrions les coudes pour nous en sortir. Bois un coup, va, et mange aussi, ça va te faire du bien et te préparer à ce que tu vas devoir faire…

- (Je faillis avaler de travers) Comment ça ce que je vais devoir faire ?

- Ben oui ! Tu t'imagines quand même pas que je t'ai fait venir jusqu'ici pour que tu te tournes les pouces ! On a besoin de toi, mon vieux. Il faut qu'on soit au moins trois sur le prochain coup ! On a déjà bien avancé tu sais ! On a fait du bon boulot toutes les deux. Allez ! Trinquons à notre réussite passée et future !

Je fis tout mon possible pour faire bonne figure et trinquai puis tâtai des tapas qu'elle me tendit. J'avoue qu'ils eurent beaucoup de mal à passer. J'avais la gorge desséchée et l'œsophage réduit à la circonférence d'une paille. Pendant que nous mangions, elle se tut et m'observa en souriant. C'était tellement bon de se revoir. On ne pense jamais en quittant un être cher qu'on n'est jamais sûr de le revoir. La vie est ainsi faite et on se quitte pourtant toujours comme si c'était obligé de se retrouver. J'avais perdu Marie sans y prendre garde et maintenant que je l'avais récupérée par le plus incroyable des miracles, j'allais faire mille fois plus attention à notre relation. En tout cas je me le  jurais. Nous retournâmes à la maison d'Olivia avec l'intention de nous installer sur le canapé du patio pour y prendre le café. Manque de chance, il était occupé. Deux filles, dont j'aurais pensé en les croisant qu'elles étaient mignonnes (dans le sens qu'un mec le dit d'une jolie fille), étaient occupées à s'entretenir d'étrange façon si je me fie à mes propres convictions. Elles n'avaient manifestement aucun besoin de garçons. Et elles s'en passaient fort bien vu l'état dans lequel elles se trouvaient. Même pas du tout gênées par notre présence. Elles s'embrassaient avec fougue et maniaient d'étranges godemichés pourvus d'une petite ramification sans doute idéalement placée. Elles poussaient des soupirs à fendre l'âme et surtout à éclater mon pantalon. Je suis désolé d'être aussi cru, que voulez-vous, je ne suis et reste qu'un simple garçon attiré par les filles. Marie se moqua de mon désarroi et m'entraîna dans la cuisine. Elle poursuivit son récit. J'avais hâte et surtout peur de découvrir quel rôle elle prétendait me faire jouer. Pourvu qu'elle ne me demande pas de brandir le flingue. Je crois que jamais je ne le pourrais. J'aurais peur de me faire mal ou de blesser quelqu'un. Bon, je reconnais que mon oud n'avait pas dû faire que du bien, mais de là à empoigner une crosse de revolver chargé avec la possibilité de tirer dans une chair molle même mauvaise, ne me disait trop rien.

-Ecoute-moi bien salopard ! (souffla Olivia dans l'oreille du médico alors que ses lèvres effleuraient presque le canon du flingue qu'elle appuyait avec force sur sa tempe), je vais te remplacer demain à la petite cérémonie pour voir comment ça se passe, hein ? T'as pigé ?

Le mec tremblait comme une feuille. C'était un vieux maigrichon affligé de grosses lèvres qui s'extirpaient de son visage exsangue et mal rasé. Je ne sais pas pourquoi je le décris ainsi car ce n'est sûrement pas la raison pour laquelle il était malfaisant. En tout cas, maigre il l'était parce qu'il martyrisait son corps coupable du désir de chair. Il se vouait corps et âme pour une cause qu'il jugeait au-dessus de tout : la pérennité de l'Eglise et la démonstration de sa supériorité. Et pour arriver à ses fins, il était sans pitié, comme tout détenteur d'un pouvoir capable de trouver naturel de régir sans appel le destin d'autrui.

-T'inquiète pas, va ! Tout se passera bien ! Les autres n'y verront que du feu ! Ils n'en sauront rien et tu resteras peinard. Je veux juste savoir ce qu'ils trament, tu comprends ? C'est pas plus que ça. Si tu bouges pas, il t'arrivera rien. Sinon gare ! On te dénonce. Ne cherche pas non plus à savoir qui on est. Ce serait pas bon pour toi que t'essayes de nous nuire. On a pris beaucoup d'avance, tu sais. De toute façon, s'il nous arrivait quelque chose, une lettre partirait automatiquement à la presse en dévoilant toute l'histoire. Voilà, on va partir maintenant ! Hein? Tu restes bien sage comme un petit mouton ! T'as qu'à mater tes photos sur l'ordi, ça te soulagera.

"C'est ainsi que les choses se sont passées", continua Marie, alors qu'une augmentation soudaine de mon anxiété me faisait transpirer. Ce qui n'échappa pas à sa sagacité. "Tout s'est parfaitement bien déroulé" dit-elle encore comme pour me rassurer, enfin c'est ce que je suppose. "Ils ne se sont rendus compte de rien". J'entendais à présent des cris orgasismiques en provenance du patio. Mon front se couvrit de sueur. J'étais malmené de tous côtés et devais néanmoins rester digne dans l'épreuve car il s'agissait ni plus ni moins de sauver notre peau et celle de Sofiane.

- Et que s'est-il passé lors de la réunion du chapitre ?

- Oh rien de bien spécial ! Le Grand Maître a fait circuler un texte dénonçant l'homosexualité, avec un intitulé que je te cite de mémoire : "seul l'amour conjugal d'un homme et d'une femme peut permettre une communauté digne de l'être humain". Voilà ! Donc les autres n'en sont pas dignes si j'ai bien compris. C'est une citation d'un grand spécialiste de la famille et de la dignité humaine paraît-il.

- Ah ! C'est qui ?

- Le pape en personne figure-toi ! Et moi je rajoute : est-ce que les évêques et le pape engoncés dans leur pompe, leurs certitudes et leur arrogance éternelle sont les meilleurs juges de la dignité humaine ?

- Je te laisse le soin de répondre !

- Tu connais ma réponse ! Tout ça me semble bien loin des conceptions du Christ qu'on peut lire dans les Evangiles. Et tiens-toi bien, ce pape a viré un curé qui a déclaré son homosexualité. Comme quoi dans l'Eglise, quand on se cantonne au non-dit, tout va mieux. J'imagine que le chapitre de Cordoue prépare un coup sur le sujet et aussi contre l'avortement. Ils ont fait circuler un autre texte, écrit par un évêque espagnol, proclamant que "le tripotage des enfants dans les écoles catholiques n'est que vétille à côté des millions d'assassinats par avortement". Le jour où l'Eglise encaissera la liberté la femme, celle de la maîtrise de son corps et son égalité à l'homme, n'est pas pour demain. Ils en sont encore à confondre sexualité et procréation et…

Comme je la voyais enfourcher son cheval de bataille et qu'elle n'avançait plus dans le récit et surtout ne m'avait encore rien dit de ce qu'elle attendait de moi, je l'interrompis :

-Tu devrais peut-être m'expliquer ce que je vais devoir faire, non ?

A cet instant précis, deux cris interminables accrochés à une hauteur d'aigus invraisemblable vinrent interrompre le cours de notre conversation. Nous nous fixâmes incrédules puis Marie pouffa en secouant sa main en signe d'admiration. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser qu'il me plairait bien de faire jouir une femme de la sorte. Je ferais peut-être bien d'aller quémander quelques conseils à ces expertes en orgasme féminin. Au bout d'un moment, quand tout redevint calme dans la maison, elle me répondit :

-Ce que tu vas devoir faire, au fond, c'est très simple. Demain soir a lieu une nouvelle réunion du chapitre. Elle a été annoncée quand Olivia y était. On va y aller ensemble, toi et moi.

Je crus défaillir en entendant ces mots.

- Hein ? Mais c'est insensé. C'est beaucoup trop risqué !

- Ne t'alarme pas pour rien, veux-tu. Tu vas voir, tout se passera bien. J'ai un plan infaillible.

Je restai interloqué. Je m'imaginais déjà occupé à trousser le train au grand Maître brandissant un flingue à bout de bras. Pour moi, cela n'était pas envisageable. Il ne saurait donc en être question. Je n'arrêtais pas de transpirer. Les gouttes de sueur inondaient mon front et me dégoulinaient sur le visage. J'avais les mains tellement moites que déjà le revolver me glisserait des doigts. J'aurais plutôt été volontaire pour garder la maison. Je le pensai fortement mais n'eus pas le courage de l'avouer. En fait, je ne pouvais plus reculer et décemment laisser Marie partir au front toute seule. Je n'étais pourtant pour rien dans cette affaire. Jamais je n'aurais dû accepter ses documents. Mais il lui suffisait de me sourire pour faire tomber toute mes barrières de protection. Après tout, je n'étais peut-être pas aussi couard que je l'imaginais. C'est sûr que je lui laisserais le flingue car je me sentais incapable de menacer qui que ce soit.

-Tu vas voir, on fera une excellente équipe tous les deux.

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11 mars 2011

Partie 4 (2)

(Rappel : présentation du roman, voir 7 septembre 2010 / Partie 1, chapitre 1, voir au 28 novembre 2010 / Prochain postage de la partie 4 (3), prévu le 18 mars 2O11)

couverture_roman

(les amateurs peuvent se procurer le roman sur le site www.publibook.com / ou bien le commander dans une bonne librairie)

penitents_photo_AFP

(les Pénitents de la semaine sainte à Séville - photo AFP)

 

Partie 4 (2)

Quelques heures plus tard, je me mirai dans le miroir de l'hôtel Saint Elme (j'avais pris une chambre avec vue sur le port). Je ne me reconnus pas. Le coiffeur m'avait certifié que je serais méconnaissable. Il m'avait fait une coupe à ras et teint ce qui me restait de cheveux en blond platine. Ensuite des piercings avaient parachevé l'œuvre. L'un pendouillait sur une arcade sourcilière (celle de droite) et l'autre transperçait la lèvre du bas. Une horreur. J'avais observé la métamorphose au fur et à mesure, bien sûr, mais de revoir l'ensemble de la rénovation de près constitua pour moi un choc effrayant. Je contemplais dans ce miroir quelqu'un qui n'était pas moi. Je n'étais plus cet artiste joueur de oud. J'avais beau le dévisager, l'autre, je n'arrivais pas à m'y faire. Il allait pourtant falloir que je m'y fisse. Et tout de suite. J'essayai de chasser les mauvaises pensées qui tanguaient dans ma tête. Malgré tout, elles récidivaient à chaque fois que j’apercevais le type qui m'avait remplacé dans un bout de miroir de la salle de bains. Une brutale réalité m'avait conduit dans une ville où je n'avais pas la moindre intention de mettre les pieds, pour y devenir quelqu'un que jamais je n'aurais voulu être. Mais quelle faute gravissime avais-je donc commise pour être maltraité à ce point par le destin ? Aucune, sinon celle d’avoir tout simplement consenti un jour de conserver des documents dont je ne connaissais même pas la teneur. Tel était mon unique crime. Telle était ma grande erreur. Une panique incontrôlée s'empara de moi. Je venais de perdre ma liberté sans même m'en apercevoir. En prison au moins, j'aurais été en sécurité. Alors qu'ici, ou n'importe où ailleurs, je ne pouvais ni ne devais me fier à personne. Je jetai un coup d'œil prudent par la fenêtre et constatai que pour le commun des mortels, la vie suivait son cours tranquille, si je pouvais en juger par la quantité de gens qui se prélassaient sur les terrasses bondées. Je n'avais même pas le courage de descendre pour me mêler à cette foule désinvolte. J'avais acheté de quoi me faire un casse-croûte chez l'épicier du coin, que je soupçonnai d'être trop aimable pour être sans reproche. Je remarquai qu'il me considérait d'un drôle d'air. Réfugié dans ma chambre, je dus produire un effort surhumain pour me calmer, moi qui suis d'un naturel placide. Je mastiquais lentement les denrées industrielles que j'avais achetées tout en regardant d'un air distrait un programme machinal à la télé. Qu'allais-je devenir ?  Hier encore je vivais heureux et sans histoire entre mes piges et mon oud dans une ville que j'adorais. Par la fenêtre entrebâillée, s'engouffraient les plaintes échevelées des groupes de gitans qui chantaient devant les restaurants. Le chant des guitares et des mandolines n'arrivaient même plus à me réchauffer le cœur. Hocine Loumail, le gentil joueur de oud, n'était plus, même si son âme vibrait encore dans les tréfonds de son corps. Il avait complètement changé de gueule et le reflet que lui renvoyait le miroir le terrorisait. Je n'étais nullement préparé à subir ce genre d'évènements. Je n'avais absolument rien demandé ni cherché. Certaines personnes s'ennuient dans leur vie pépère et pleurent pour trouver l'aventure au coin de leur rue, alors qu'en ce moment, j'aurais tout donné pour retrouver mes pires habitudes. Je finis par m'assoupir devant la télé. Je me réveillai en pleine nuit, trempé de sueur. Le chant frénétique des gitans s'était interrompu. J'éteignis péniblement la télé. Puis je somnolai me réveillant par intermittence. J'avais les yeux grands ouverts quand un léger bruit attira mon attention. Je fus horrifié de voir la poignée de la porte de ma chambre osciller. La terreur me paralysa sur le lit, le souffle coupé. Je ne pus détacher mes yeux de la porte, le reste de la nuit. Je finis par sombrer dans le sommeil au petit matin quand la lumière du jour me rassura. Quand je me levai, le soleil était déjà bien au-dessus de la colline et cognait contre les volets mi-clos de ma fenêtre. Je ne savais plus si j'avais rêvé ou non. Je décidai de changer de crèmerie. L'office du tourisme m'indiqua une chambre d'hôtes à quatre kilomètres de la ville, perdue dans les vignes près d'une plage nichée au fond d'une crique. Bernardi s'appelait la plage. J'étais absolument sûr que personne ne m'avait épié à l'intérieur du bureau et pour plus de sécurité, j'avais pris soin de demander plusieurs adresses. Quand je téléphonai d'une cabine au propriétaire (j'avais éteint mon portable et décidé de ne plus y toucher jusqu'à nouvel ordre), il m'indiqua qu'il lui restait une sorte de petit studio dans la maison. Je le louai sur le champ. Le bus m'amena jusqu'au chemin qui menait au mas. J'étais seul dans le bus, à part le chauffeur qui somnolait au volant. Aussitôt installé dans le studio joliment agencé, je me jetai sur le lit pour lire les journaux que j'avais achetés. Je commençai par feuilleter Liberté et tombai sur un article relatant un fait divers : disparition d'un journaliste, avec ma photo en exergue. Finalement j'avais bien fait de changer de fond en comble ma tronche. "Notre journaliste Hocine Loumail a disparu avant-hier soir, après le saccage de son appartement (photo). Un voisin a donné l'alerte après avoir constaté les dégâts en sa compagnie puis a déclaré qu'il avait décelé chez lui un comportement inaccoutumé. D'autre part, une plainte contre notre journaliste pour agression semble avoir été déposée au commissariat du quartier. Il semblerait que notre collaborateur excédé ait assommé d'un coup de luth quelqu'un venu lui proposer un abonnement téléphonique à son domicile. Ceci n'explique pas l'état dans lequel l'appartement a été retrouvé." D'avoir changé d'aspect néanmoins ne modifiait en rien ma situation dramatique. Elle paraissait d'ailleurs sans issue. La seule porte de sortie, pour l'instant virtuelle, qui me restait, était ce coup de fil hypothétique que je devais normalement donner dans trois jours à un correspondant affabulateur et facétieux. Comme emprise sur sa vie, on fait mieux. Je regardai par la fenêtre. Les vignes couvraient la colline. Je l'ai déjà dit. A son sommet, une ancienne forteresse veillait sur le port. Plus bas, à cinquante mètres du mas, le bleu colère de la mer tranchait sur les lignes vertes jaillissant de la rocaille. Dans le deuxième journal, la Planète, un article racontait à peu près la même histoire mais sans ma photo. Un journaliste de Liberté. Il fallait absolument que je marche pour me calmer. Je sortis, descendis les escaliers du mas en direction de la crique. Une petite porte en bois séparait la propriété de la plage. Derrière la porte, un mur en béton, vestige de la dernière guerre, destiné à empêcher le débarquement allié, séparait la plage de la vigne. Il était fracturé à l'endroit de la porte. Je me retrouvai sur la plage. Les lumières vives me défonçaient la vue. Le bleu extrême de la mer, le sable blanc réverbérant le soleil barbare, les montagnes couvertes de vignes vert sauvage se terminant en falaises abruptes aux rochers noirs et marron agressaient ma vision nordique accoutumée à la mer du Nord avec ses infinies déclinaisons de gris de vert et de blancs aux horizons inouïs d'estran. Je gravis les rochers par le sentier qui longeait la falaise et vint m'asseoir au pied des vignes sous un bouquet de pins parasols. Mon regard portait au loin sur des falaises aux pieds desquelles bouillonnait l'écume. Des vignes bien en lignes s'arrondissaient sur les collines. Des vignes des vignes. En bas des falaises aux rochers noirs, des criques lovaient des plages de sable grossier mélangé à de gris galets. La vielle tour de Madeloc (que mon hôte avait ainsi nommée) du haut de ses cinq cents mètres, gardait farouchement ce paysage. Un train sortit en hurlant du tunnel et longea la crique dans un bruit de fer qu'on tiraille. Comme je regrettais de ne pas avoir mon oud auprès de moi pour en jouer afin de me consoler de cette vie calamiteuse qui s'était abattue sur moi comme un mauvais nuage de grêle. Je n'avais d'autre choix que de rabâcher. Le temps s'étirait trop nonchalamment pour en être autrement. Je ne saisissais rien de cette histoire. Mais qui donc avait assassiné Marie ? Qui avait intérêt à tenter de me faire croire qu'elle n'était pas morte ? Qui me surveillait ? Qui m'avait agressé dans le but de récupérer ses documents ? A quel jeu jouait le père ? J'avais beau tourner ce linge sale dans le tambour de ma machine, rien n'en sortait propre. Aucun fil à appréhender par lequel tirer et dénouer cette pelote mystérieuse et embrouillée. J'étais seul, isolé loin de chez moi et de mes terres coutumières, exclu de mon travail, sans pouvoir demander conseil à quiconque et en incapacité de me confier à la police. Une situation invraisemblable. Je vivais malgré moi un mauvais roman de gare et n'avais aucune prise sur son piètre auteur que j'aurais volontiers assassiné. Il fallait encore patienter deux jours par-dessus le marché. Je n'avais d'autre alternative que d'attendre puis de téléphoner même si ce n'était qu'un nouveau piège grossier, pourvu d'une amorce monstrueuse, Marie en personne.

Le moment de téléphoner finit par arriver. Il fallait y passer. Ma main tremblait comme une feuille prise dans la brise quand je décrochai le combiné. J'avais pris le bus de la côte jusqu'à Perpignan pour me perdre dans le flot des cabines téléphoniques. Tous les Punks que je croisais me saluaient chaleureusement. Dieu sait s'il y en avait. Je me demandais si je m'y ferais un de ces jours. Je composai le numéro. Il ne fallut pas longtemps à mon correspondant pour décrocher. Je reconnus parfaitement la voix légèrement chevrotante du père de Marie. Dès qu'il m'identifia, il se hâta de me jeter cette phrase en pâture : "calle Amador de los Rios, numéro 2O, à Cordoue, vous sonnez et vous vous présentez". Et avant que je pusse placer le moindre mot, il ajouta : "c'est la rue qui passe entre la Mezquita et le fleuve". Au moment où j'allais lui rétorquer que.., il a raccroché. Je restai comme frappé de stupeur dans la cabine, à contempler stupidement le combiné devenu muet. Puis la raison rentra au bercail quelque part dans ma caboche de sinistré et me commanda d'observer les alentours pour repérer si jamais quelqu'un m'épiait. On n'est jamais assez prudent que je me disais. Comme si cela pouvait se remarquer. Je crois surtout que la paranoïa me guettait de près. Qu'est-ce que c'était que cette adresse ? Et puis plus un mot sur Marie, comme s'il ne m'en avait jamais causé. C'est bien ce qui me semblait, ce type affabulait. Comment pourrais-je retourner à Cordoue à présent ? Tout cela n'avait aucun sens. Je rentrai dans mon mas perdu au milieu des vignes, m'étendis sur le lit et me mis à réfléchir sur mon triste sort. Bon ! Réfléchir est un bien grand mot. Il n'y avait rien sur quoi réfléchir. Je n'étais guère plus avancé, sauf qu'on me demandait en plus de voyager encore plus loin. Pour aller où ? A Cordoue ! Me jeter dans la gueule du Pénitent rouge. Marie exécrait les Pénitents rouges. Cette histoire n'avait ni queue ni tête. Alors deux visages sont venus me hanter la nuit suivante, ceux de Marie et de Sofiane. Je les aurais facilement oubliés et jeté leurs frusques aux orties pour reprendre ma vie pépère d'avant, mais ils se sont brusquement imposés à mon cerveau. Balivernes que de tenter de démêler les derniers évènements, ces deux visages m'imposaient d'avancer en plein brouillard sans même ralentir, quoi qu'il m'en coutât, parce qu'ils n'avaient que moi pour faire éclater leur vérité. Comment ? J'aurais été bien en peine de le dire. De la façon dont ce que certains appellent le destin et que je ne tenais pas du tout en mains, en déciderait. C'était la seule évidence. Je m'endormis résigné. Puisqu'il fallait y aller, j'irais. Même avec mon visage transfiguré, je n'aurais plus pu me regarder le matin dans le miroir si je n'avais pas au moins tenté ce qui était en mon pouvoir. Et la seule action que je pouvais mener à bien dans les circonstances présentes, était d'aller sonner au 20 de je ne sais plus quelle rue déjà. Heureusement, je m'étais prémuni d'un stylo et d'un carnet pour parer à toute éventualité. L'adresse était bien calée au fond de ma poche, transcrite sur une feuille de papier. Au bout d'un moment, j'abandonnai l'idée du piège grossier parce que je pensais ingénument que s'ils l'avaient voulu, ils m'auraient déjà attrapé. Puis une idée sournoise se mit à germer en moi, pas de piège grossier ok, mais peut-être une énorme et terrible machination dont je n'avais pas la moindre idée. Ils n'avaient pas fait preuve de maladresse jusqu'à présent, mis à part le gars qui était parti avec mon oud autour du cou. De toute façon, les dés étaient jetés.

Le lendemain à l'aube douce, alors que le soleil se mettait à peine au turbin, j'entrai dans la gare de Port-Vendres.

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04 mars 2011

Partie 4 (1)

(Rappel : présentation du roman = 7 septembre 2010 / partie 1, chapitre 1 = 28 novembre 2010 / postage de la partie 4 (2) prévue le 11 mars 2011)

 

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(on peut se procurer le roman sur le site : www.publibook.com ou le commander dans une bonne librairie)

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(Port-Vendres - Pyrénées Orientales)

 

Partie 4

 

 

Quand je reçus le récit de Sofiane, je m'étais déjà mis au boulot. J'avais lu tout ce que Marie avait écrit et je commençais à fouiller dans la documentation qu'elle avait laissée. A la fin de chaque journée de travail, je me sentais un peu plus troublé. Le récit de Sofiane quant à lui, avait fini de me convaincre de son innocence. Mais je ne voyais pas comment j'allais pouvoir m'en sortir pour écrire ce livre et en même temps prouver que le procès était faussé. Je n'avais pas la force de persuasion de Marie, encore moins son charisme. Je ne pouvais m'appuyer sur aucune expérience journalistique probante. Ce n'était pas mes piges sur la musique arabe qui allait me fournir une renommée suffisante pour étayer mes dires. A la seule perspective de devoir d'abord affronter le directeur de Liberté, je me dégonflais. Je pressentais qu'il allait me rire au nez. "Mon pauvre Hocine ! Ce n'est pas parce que je t'ai confié la couverture du procès (je n'avais personne d'autre sous la main) que tu dois te croire obligé de t'enflammer pour cette cause. Tu n'as pas la carrure, mon vieux. Tu vas tout simplement te faire flinguer et moi je vais perdre mes articles sur la musique arabe. Oublie ça !" Pas besoin d'aller le voir pour savoir exactement ce qu'il me dirait. Au fond, il n'aurait pas forcément tort de penser de la sorte. Je ne donnais pas cher de ma peau mais (malheureusement), j'avais donné ma parole. Dans ma morale, on ne renie pas sa parole, encore moins si on l'a donnée à quelqu'un juste avant sa mort. Je me trouvais dans de sales draps. Et puis, pour couronner le tout, il y avait Sofiane qui ne pouvait compter que sur moi pour s'en sortir. Je n'en dormais plus. Je ne me sentais pas l'étoffe d'un héros ni d'un redresseur de torts. J'étais près de laisser tomber pour tout dire, me persuadant que même si je tentais le coup, comme j'allais me ramasser, ce serait pire après.

J'en étais là de mes réflexions peu glorieuses quand un évènement changea radicalement le cours de cette histoire.

Au moment où je sortais du journal, un soir, quelques rues plus loin (j'avais décidé de rentrer chez moi à pieds pour profiter d'une soirée à la température douce), quelqu'un, dont le visage ne m'était pas inconnu sans que je pusse de suite remettre les circonstances dans lesquelles nos chemins s'étaient croisés, m'aborda. Je compris sur le champ qu'il me guettait. Il m'avait suivi depuis le journal sans doute, pour je ne savais encore quelle raison. Il me proposa d'aller boire un verre ensemble dans la brasserie à côté de laquelle il m'avait interpellé, sans se présenter. Comme j'étais intrigué et nullement inquiet, j'acceptai. Dès que je fus assis en face de lui, quelque chose de son visage me rappela immanquablement Marie. Rien de plus normal puisque c'était son père, ça me revint d'un coup. Je l'avais remarqué au cours du procès à Cordoue sans avoir osé aller lui parler pour respecter sa douleur. Il comprit que le reconnaissais.

- Vous êtes bien Hocine Loumail !

- Oui !

- Vous étiez au procès à Cordoue pour le journal.

- Pour ne rien vous cacher.

- Je suis le père de Marie.

- Je m'en suis douté à cause de la ressemblance.

- Ah oui ?

- Elle est frappante. (Il sourit. Il avait l'air de quelqu'un qui a fait son deuil)

- Vous devez vous demander pourquoi je vous aborde en pleine rue.

- Je serais curieux de l'apprendre en effet (je ne voulais surtout pas lui parler des documents que Marie m'avait confiés).

- Je vais vous le dire. C'est au sujet des documents que ma fille vous a confiés. Vous les avez toujours en votre possession ?

- Oui bien sûr !

- Mettez-les en lieu sûr, dans un coffre par exemple, je vous en conjure.

- Ne vous inquiétez pas, c'est déjà fait.

- Mais là n'est pas l'essentiel, même si c'est d'une importance capitale. Ce que j'ai à vous dire, je pense, va vous surprendre.

- Plus rien ne peut me surprendre dans cette affaire (fanfaronnais-je).

- Je n'en suis pas aussi sûr ! Voilà, ma fille vous demande de ne pas vous servir des documents pour le moment.

- (Je le regardai hébété) Je ne comprends pas !

- C'est normal, j'aurais dû commencer par là. (Il regarda autour de lui et me chuchota) Marie n'est pas morte.

Je faillis renverser le verre de bière que j'avais commandé. J'ai aussitôt pensé que le pauvre vieux délirait sous le coup du chagrin. J'avais trop vite jugé qu'il avait fait son deuil. Mais il me regardait tranquillement comme s'il lisait dans mes pensées.

- Je comprends parfaitement votre étonnement. Le mien a été encore bien plus grand quand elle m'a téléphoné !

- Téléphoné ? Comment ça téléphoné (si ce n'était la situation dramatique, mon esprit espiègle lui aurait plutôt demandé : et d'où exactement ? Du ciel ou de l'enfer ! Je me suis mordu les lèvres en pensant à Marie. Il y a vraiment certaines choses avec lesquelles on ne peut plaisanter, en tout cas pas avec n'importe qui).

- Mon rôle ici ne consiste pas à vous fournir des explications. J'en ai très peu moi-même. Je dois simplement vous faire passer le message suivant : mettez les documents à l'abri, faites attention à vous, observez si vous n'êtes pas surveillé et disparaissez le plus tôt possible, dès aujourd'hui, sans laisser aucune trace, pendant une semaine.

- Hmmm (je le fixai d'un air ahuri)

- Dans une semaine, vous me téléphonerez au numéro que je vais vous donner et je vous dirai où la retrouver.

- Hmmm

Je restais abasourdi par ce que je venais d'entendre et continuais de le contempler béatement. Je savais parfaitement que ce qu'il me disait était impossible. Moi-même, je n'avais pas voulu croire à son assassinat mais j'avais bien dû m'y résoudre. C'était inacceptable aussi bien qu'inéluctable. J'avais assisté au procès quand même, et lui pareillement. Il avait même assisté à la mise en terre en plus, lui et sa femme. Je ne comprenais pas à quel jeu il jouait. Et pourtant, c'était bien le père de Marie. Il est vrai que je ne le connaissais pas vraiment. Je ne l'avais jamais fréquenté avant le procès et ne lui avait même jamais parlé. Marie elle-même m'en avait dit peu de chose. Elle n'avait pas l'habitude de s'étendre sur sa famille. C'était peut-être un affabulateur-né. Qui sait ? Ou un membre d'une secte qui pratiquait les résurrections ou que sais-je, la réincarnation en fantôme, en chaise de bar, ou en esprit vengeur. Mais pourquoi s'adressait-il à moi? Et surtout comment savait-il que je détenais les documents ? Sans doute Marie par précaution le lui aurait dit avant sa mort. Ce type manigançait quelque chose. Cela paraissait évident. J'étais moins certain que ce fut une bonne nouvelle.

-Ne vous inquiétez pas pour votre boulot au journal, je préviendrai votre directeur et verserai une somme suffisante sur votre compte par son intermédiaire pour vous permettre de suivre ses instructions.

Il se leva prestement en me fourguant un numéro de téléphone écrit avec soin sur une feuille de cahier d'écolier. J'étais tellement sidéré que je n'ai même pas bougé.

- La consommation est pour moi. Et surtout, faites attention à vous.

- Hmmm.

Je le regardai s'en aller sans rien trouver à dire. Pas un seul mot n'a pu être émis par mon cerveau paralysé. Je trouvais ma situation déjà assez compliquée comme ça sans qu'un énergumène, fut-il le père de Marie, vînt en remettre une couche encore plus obscure. A la limite du louche. Je me retrouvais dans la même posture que Sofiane au cours de son enquête. Normalement, il devait en avoir la direction en mains, mais on voyait bien en réalité qu'il avait été manipulé du début jusqu'à la fin. Pourquoi et par qui? C'étaient les bonnes questions auxquelles Marie semblait apporter des réponses envisageables. Exactement ce que je voulais à tout prix éviter. Et Marie dans tout ce fatras, qu'est-ce qu'elle foutait là? Et si c'était vrai ? Cette pensée traversa mon esprit comme une hirondelle ne fait pas le printemps. Je m'ébrouai. Je venais d'être victime d'une hallucination. Ca arrive quand on est très fatigué et moralement perdu. C'était exactement mon cas. Je finis mon verre d'un trait et me levai. Je devais marcher pour y voir un peu plus clair. Je n'aime pas réfléchir assis. Ce n'est pas tant que je n'aime pas, c'est que je n'y arrive tout simplement pas. Quand la machine à idées se met en branle, il faut que je bouge sinon j'explose. Ca paraît bizarre mais c'est ainsi. Je cheminai tranquillement vers mon logement. Le bruit et les incidents de la rue n'arrivaient même plus à me distraire de mes pensées. J'atteignis le pied de mon immeuble et pris l'escalier. Je gravis les trois étages à pas comptés, m'arrêtant de temps en temps sur un bout d'idée prégnante. Quand je fus devant la porte de mon appartement, mon sang se glaça immédiatement. Je compris instantanément qu'elle avait été fracassée car la poignée gisait lamentablement à terre. Bien que fermée (pas tout à fait), on voyait de suite qu'elle avait été forcée. Je la poussai rapidement pour constater que tout l'appartement avait été saccagé. Je restai pétrifié sur le pas de la porte à contempler les dégâts puis me précipitai à l'intérieur pour voir les autres pièces. J'entendis la porte se refermer derrière moi et me retournai. Deux types me faisaient face. Ils avaient des mines patibulaires (mais presque, me dis-je malgré moi en pensant à Coluche pour me donner du courage).

- Qu'est-ce que vous me voulez (je balbutiai) ?

- On va pas perdre notre temps ni le tien (dit le plus grand et le plus menaçant), file-nous la doc de Laffargue et on se taille.

- Je sais pas de quoi vous parlez (je bredouillai).

Comme ils s'avançaient lentement vers moi, je reculai prudemment et heurtai du pied mon oud sorti de son étui et appuyé contre le mur. Mû par une pulsion de survie, je saisis l'instrument par le manche et l'abattis violemment (de toutes mes forces) sur le grand qui s'était le plus rapproché. Mon cœur se brisa en même temps que le oud qui traversa sa tête jusqu'au cou. Il vacilla même sous la violence du coup. Et puis il se passa au même moment quelque chose de formidable : mon voisin sonna, intrigué par l'état de la porte. L'effet que fit la sonnette en retentissant fut radical. Ils se sauvèrent. Le plus petit aida l'autre à se débarrasser des débris de mon instrument puis le tira par la manche pour le guider parce qu'il paraissait à moitié sonné. Je n'avais pas d'autre instrument sous la main pour m'attaquer à l'autre et estimai aussi que pour l'instant cela suffisait. Je n'avais aucune intention de les dénoncer à la police, pensant immédiatement que ce n'était pas la bonne solution, malgré les dénégations de mon aimable voisin. Il se gratta la tête quand il vit les dégâts et me dit qu'à son avis, il fallait faire une déclaration. Je lui indiquai que j'étais absolument du même avis mais que dans l'immédiat, je voulais d'abord procéder à certaines vérifications. Je le remerciai chaleureusement de son intrusion providentielle qui m'avait tiré d'un pas qu'on qualifierait d'encore plus mauvais, au moins provisoirement, puis le rassurai. J'acceptai avec bonheur son offre de témoigner en ma faveur. Mais j'étais pressé de le voir partir. Il semblait étonné mais mit ça sur le compte de l'émotion et ma hâte de vérifier l'appartement. Il n'insista pas. Quand je fus seul, je me dis que je n'avais plus une minute à perdre pour mettre en application le conseil du père. Je rassemblai à la hâte quelques affaires dans un sac à dos et sortis, laissant tout en l'état. Je m'en remis à l'intelligence sinon à la curiosité de mon cher voisin. Il était évident que j'étais surveillé. J'entrai dans un bistrot proche dont je connaissais la particularité d'avoir une sortie dérobée. Je bus un demi au comptoir en attendant de voir qui d'autre entrerait. Le patron me trouva mauvaise mine. La peur s'était inscrite sur mon visage. Personne n'entra et je sortis par la porte de derrière. J'observai la rue, attendis un instant pour voir si j'étais suivi puis me dirigeai à grandes foulées vers la gare la plus proche de chez moi dont je voyais le minaret indiquer l'heure. Arrivé dans le hall de la gare de Lyon, je remarquai un train en partance et me précipitai pour m'engouffrer juste à temps dans le dernier wagon. Je me retournai. Personne n'était parvenu à me suivre. Je soufflai. Alors seulement je remarquai que j'étais trempé de sueur et hors d'haleine. Le contrôleur se trouvait sur la même plateforme. Je regardai ma montre, il était exactement 19h4O. Je me tournai vers le contrôleur :

- Je n'ai pas eu le temps d'acheter mon billet.

- Vous pouvez le prendre maintenant avec un supplément.

- Je n'ai pas le choix !

- Où allez-vous ?

- (je le regardai stupidement. je n'y avais même pas pensé) euh ! Où va ce train ?

- Port Bou (il ne montra même pas son étonnement)

- Et ça se trouve où Port Bou ?

- (Il leva à peine un sourcil) en Espagne.

- Ah ! Et quelle est le dernier arrêt avant la frontière ?

- Il y en a plusieurs sur la côte Vermeille : Collioure, Port-Vendres, Bany…

Je ne le laissai pas terminer son énumération. Un port, c'est tout ce qu'il me fallait, pensais-je)

-Va pour Port-Vendres.

Je n'en avais jamais entendu parler. Je n'avais qu'une vague idée de cette frontière et n'osai même pas lui demander si c'était sur l'Atlantique ou la Méditerranée ! Ca n'avait aucune importance dans la situation où je me trouvais. Il suffisait que je mette assez de distance entre moi et mes mystérieux poursuivants.

- Et l'arrivée est prévue pour quelle heure ?

- Sept heures demain matin. Mais si vous voulez prendre une couchette pour la nuit, je peux vous en vendre une !

Ce n'était pas une mauvaise idée. En plus j'étais crevé. J'étais à peu près sûr aussi d'avoir semé mes éventuels poursuivants. Je payai et m'installai me retrouvant seul dans le compartiment. Je pris mes aises et fermai la porte à clé. Le paysage défilait tandis que la nuit tombait. Je pensais à ce qui m'arrivait. Rien de ce que j'avais prévu. Je roulais vers une destination inconnue sans savoir ce qui allait advenir de moi. Je repensai à la soirée, à ce que m'avait dit le père de Marie. Je n'arrivais pas à y croire. Toute cette histoire était insensée. Le fait qu'il m'ait abordé avait seulement servi à mettre les "autres" sur ma piste. Ils devaient bien se douter que Marie avait refilé ses écrits à quelqu'un. Ils avaient peut-être harcelé le père qui avait fini par cracher le morceau sous la menace. Et ils étaient à mes trousses maintenant. Il n'était pas obligé d'inventer cette histoire abracadabrante pour se justifier quand même ! Je me demandais qui pouvaient bien être ces horribles sbires. Des membres du "Pouce de Dieu" ! En lisant cette histoire, je m'imaginais un récit du moyen-âge plutôt qu'une misère qui me tomberait sur le râble. J'avais du mal à les voir en religieux, ces deux rastaquouères qui m'avaient agressé. Je restai sur la conclusion qu'ils s'évertuaient à récupérer la documentation de Marie sur leur confrérie et que le père avait ressuscité sa fille par honte d'avoir trahi, sous la torture peut-être. Je ne lui en voulais pas. Je n'aurais moi-même jamais pu résister à la moindre torture. J'aurais déjà tout avoué avant d'être soumis à la question. Je m'endormis bercé par le tangage régulier du wagon rasséréné par tous les kilomètres déjà mis entre eux et moi et assuré que jamais ils ne trouveraient le manuscrit de Marie.

Mon sommeil fut si profond, après les émotions de la journée, que je n'eus aucune idée du chemin parcouru. Je me réveillai brusquement à un arrêt. La lumière du jour pointait à travers les rideaux. J'observai discrètement les quais déserts à cette heure matinale et découvris que nous étions à Narbonne. Je savais enfin de quel côté j'étais. Le train s'ébranla à nouveau. Je somnolai jusqu'à Collioure où selon le contrôleur, il ne me restait que quelques minutes avant d'atteindre Port-Vendres. Le train s'immobilisa et je descendis sur le quai. Nous n'étions que trois passagers à nous arrêter sur toute la longueur incroyable du train. L'air était délicieusement doux. Le soleil restait confiné derrière une montagne et la première vision qui me stupéfia en sortant de la minuscule gare fut de découvrir les vignes qui recouvraient toutes les collines, même les plus hautes et escarpées. Je descendis jusqu'au port. Je m'imaginais un grand port alors qu'il n'y avait de place que pour deux cargos. Je me suis assis sur un banc en face des bateaux de plaisance et me suis mis à réfléchir. Je n'étais pas encore bien réveillé et n'avais aucune envie de marcher. Je me suis brusquement dit que je m'étais fourré dans une situation insensée. Le pire était que je n'avais rien fait pour. Ce n'était pas juste quand même. Mon appartement était quasiment détruit, je m'étais enfui sans rien préparer et en abandonnant tout, le père de Marie délirait, j'étais repéré par des fous-furieux qui cherchaient à récupérer des documents dont je ne savais pas quoi faire exactement, sans parler d'un type en prison qui comptait sur moi pour l'en faire sortir. Je devais résoudre toutes ces équations assis sur un banc dans un port perdu sans aucune aide possible. Le soleil avait grimpé par-dessus la petite montagne qui surplombait la ville et me caressait délicieusement le visage. Des pêcheurs rentraient au port sur leurs frêles embarcations et des clients attendaient déjà leur poisson. Je me retrouvais dans un autre monde. J'avais besoin d'un bon petit-déjeuner pour tenter de me mettre au moins quelques idées en place. Pour l'instant, je n'avais qu'une seule envie, tout laisser tomber ! Or, c'était justement la seule possibilité que je ne pouvais mettre en application. Voilà bien ma veine. Je songeai avec tristesse à mon oud réduit en mille morceaux. Un instrument si cher à mon cœur et à mon portefeuille. Je m'assis sur la terrasse du bar-restaurant la Tramontane et, léché par le soleil matinal, je pris un petit-déjeuner complet. Au fur et à mesure que le café éclaircissait mes méninges, je pris une série de décisions. Tous ces évènements me reléguaient au comble de l'absurdité, néanmoins, je ne pouvais faire autrement que de tenir compte de ces deux olibrius qui m'avaient menacé. D'où sortaient-ils ? Je n'en savais fichtrement rien mais j'avais un aperçu de leur capacité à nuire. Mis au courant de toute cette fâcheuse histoire et par Marie et par Sofiane, je ne pouvais pas davantage risquer de me tourner vers la police. Je n'avais aucune idée de la faculté de Lataille à intervenir sur Paris, et je ne savais même pas s'il trempait dans ce complot, puisque complot il y avait, maintenant je ne pouvais plus le nier. Il valait donc mieux s'abstenir. Je pris la décision immédiate et irréversible une fois le petit-déjeuner avalé, de couper mes cheveux que je portais fort longs (une coiffure d'artiste qui me seyait à merveille quand je taquinais mon oud), à ras et de me faire teindre en blond. Je porterais dorénavant aussi des lunettes de soleil. Ca tombait bien car celui-ci commençait à plomber la terrasse. Je pouvais aussi me faire percer à des endroits clés de mon anatomie. Ces petites mesures de sécurité s'ajouteraient à la grande distance que j'espérais avoir mise entre eux et moi. Une seule chose ne changea pas, je ne parvenais toujours pas à croire en la résurrection de Marie. A l'impossible nul n'est tenu. La question subsidiaire était : fallait-il téléphoner dans quelques jours au numéro de son père comme il me l'avait demandé. Je risquais une nouvelle fois de me faire repérer. Je pouvais me déplacer et aller téléphoner ailleurs, puis revenir à l'endroit du départ. Ce qui en rajoutait à la confusion. Mais si je ne lui téléphonais pas, quel sens avait cette fuite en avant et cet abandon de mon appartement ? Mieux eût valu dans cette perspective être resté à Paris pour faire une déclaration à la police accompagné de mon voisin comme témoin. C'est toujours la même chose, comme on ne sait pas ce qu'il va se passer, on ne sait jamais quelle décision prendre. Et quand on sait que certaines décisions empêchent de revenir en arrière. Accepter de conserver des documents appartenant à autrui par exemple. La police aussi était peut-être sur les dents, alertée par mon voisin.

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(Quai Forgas - Port-Vendres) 

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25 février 2011

Partie 3 : Récit de Sofiane Saïdi (2ème moitié)

(Rappel : présentation du roman = 7 septembre 2010 / Partie 1, Chapitre 1 = 28 novembre 2010

postage du début de la partie 4 prévu le 5 mars 2011)

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(On peut se procurer le roman sur le site www.publibook.com / On peut aussi le commander dans une bonne librairie)

 

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                                                         Récit de Sofiane Saïdi (2ème moitié)

 

Alors, une question s’imposa à moi d’emblée : en quoi et à quel moment avais-je failli, dans l’hypothèse où existerait un moment ou un acte ou une absence d’acte précis qui le matérialiserait. Puis des questions subsidiaires se formulèrent : pourquoi avais-je si facilement baissé la garde ? Il s’agissait quand même, est-il utile de le rappeler, d’une enquête sur un meurtre que m’avait confiée mon chef abhorré au cours de laquelle j’avais fini par rentrer mes antennes et succombé devant l’ennemi.

Le cheminement de ma pensée claudicant dans un univers labyrinthique que seule une exploration intime et tatillonne aurait pu éclairer, impensable même à l’aide d’un scanner dernière génération, et surtout inutile dans les méandres de mes deux hémisphères cérébraux, me mit en présence du nœud gordien de ce drame : qui a tué Marie ? Même si elle sonne comme le titre d’un roman policier à la Mary Higgins Clark, cette question à l’apparence d’évidence s’avéra très utile pour que je pusse commencer (enfin) à faire son deuil, justement. Comme je ne pouvais pas retomber dans la situation précédente de loque humaine à partir du moment où le neurone de survie avait sifflé la fin de la dépression, il n’était plus question de considérer Marie comme un manque dans ma vie mais de la définir dans le cadre précis de l’enquête au microscope que devait lui consacrer la police scientifique que je représentais entre les quatre murs rugueux de cette prison. Il fallait surtout que je m’en montrasse digne même si j’en avais été administrativement évincé à la suite du procès. Néanmoins, ce fut encore plus fort que moi, dès qu’il s’agissait de Marie, mon sang bouillonnait jusqu’à l’essoufflement même sans bouger, coincé comme j’étais dans ma cellule, possédé par une rage rentrée de la pire espèce, prêt à mordre le premier malotru venu passant par mégarde à portée de crocs. A force de l’user, je traçai dans le sol de ma cellule un cercle de déambulation. Il reliait les points centraux des quatre murs rugueux que je heurtais de mon épaule pour rebondir et repartir dans la continuation de ce périple péripatéticien, identique à toute heure du jour comme de nuit, tel un fauve en cage. Alors je dérapais bien vite de ma nouvelle préoccupation scientifique qui était de m’en tenir strictement aux faits pour les disséquer avec rigueur afin d’en extraire leur logique interne et leur enchaînement naturel et je déambulais des heures durant avec un flingue imaginaire à la main. Le but de ce jeu virtuel était de contrecarrer le cours de cette histoire en démasquant puis pourfendant tel un Zorro des temps modernes les tenants du “Pouce de Dieu”. Je protégeais Marie derrière ma cape noire, même si elle ne faisait pas moderne. Combien de fois, lors de ces déambulations interminables en rond, fis-je irruption dans la chambre d’hôtel au moment fatidique et me jetai-je comme un animal en furie sur l’assassin pour l’étrangler de mes propres mains, justicières, juste avant qu’il ne commît l’irréparable ? Je ne saurais le dire. Sans jamais pouvoir mettre un visage sur le corps honni de l’assassin, ou alors différents visages choisis parmi les protagonistes ayant instillé en moi une haine implacable. J’entendais Marie se débattre derrière la porte que j’explosais d’un coup d’épaule chevaleresque pour lui porter secours en me précipitant avec fureur et efficacité sur son agresseur. Je divaguais. Etait-il concevable en effet, que cela se fût passé de cette manière, que Marie ait été étranglée sur ce minuscule lit ? Qu’un assassin aussi bien renseigné et organisé eût pris le risque qu’elle se mît à hurler dans la chambre d’hôtel ? Mais ces images m’obsédaient et reprenaient sans cesse leur pérégrination rageuse au sein de mes hémisphères cérébraux alors que mes jambes circulaient sans arrêt entre les murs rugueux. Jusqu’au point où je perdis, où je faillis perdre, la raison. Le sentiment de me sentir responsable de la mort de Marie, ne fût-ce qu’en partie seulement, de n’avoir pas su empêcher son assassinat, m'était tout simplement insupportable. Tout en moi obstinément refusait d’admettre même une seule seconde ce qui était simplement hors de ma portée et férocement rejeté par mon entendement et le niveau d’acceptation de mes faiblesses auquel j’étais parvenu, bien au-delà déjà de ce que mon orgueil bien ancré pouvait tolérer.

La vraie question à se poser devait être : où ? quand ?, Marie a-t-elle été assassinée et qui a déposé son corps dans ma chambre ?

Et tout recommençait. La rage reprenait le dessus sur la raison, le déguisement de Zorro sur l’uniforme de la police scientifique. Une rage tissée d’impuissance me jetait l’échec de ma vie à ma face écarlate de dépit.

Le constat est que la nature est bien faite. Un autre neurone de survie, d’une conception légèrement supérieure au premier sans doute, me souffla alors l’idée de vengeance. Un jour, tu verras, je sortirai de ce trou calamiteux pour venger Marie. Je traquerai alors et tuerai un à un tous les matamores du complot. Je le ferai pénétré d'une jouissance inversement proportionnelle au malheur subi. Cette soif de vengeance soudaine et la théorie du complot concomitante, m’apportèrent un nouvel équilibre mental, précaire certes mais réel, qui me permit de prévenir le dérapage irréversible dans la folie, en fixant un nouvel objectif auquel j’allais pouvoir consacrer tout le temps à perdre et l’énergie retrouvée, si je voulais me donner la moindre chance de l’atteindre un jour improbable et lointain. C’est phénoménal à quel point la thèse du complot permet d’occulter tous les désagréments métaphysiques qu’inflige l’obligation de trouver un sens à sa vie, encore que ce ne soit pas le seul expédient possible à portée de l’être humain.

Pour assouvir cette soif soudaine de vengeance, qui parut à ce stade inassouvissable, il me fallut donc démonter le mécanisme du complot dans sa toute sa complexité. Je devais soupeser de chaque ennemi sa part de responsabilité dans la machinerie infernale globale, pour arriver à déterminer à propos de chaque protagoniste le moyen de vengeance le plus approprié correspondant à son niveau exact d’implication. Ainsi rendrais-je effectivement justice sans pitié sans sourciller et sans me soucier des conséquences pour ma personne du moment que je parvenais à mes fins. Cela eut pour effet de me calmer. J'entrepris de réfléchir. Je m’attelai du mieux possible à cette nouvelle tâche.

 

Je me suis virtuellement introduit dans le centre névralgique du “Pouce de Dieu”. Je connaissais leur salle de réunion et d’exécution. Je ne rencontrai aucune difficulté majeure à imaginer les principaux acolytes coiffés de leurs cagoules coniques et engoncés dans leurs tuniques cramoisies de pénitents impénitents, en train de discutailler autour d’un plan qui apparaîtrait imparable à leurs yeux. “Il était temps d’éliminer cette journaliste trop curieuse qui fourrait son nez dans les failles de l’Ordre. Il fallait l'empêcher de dénoncer au grand jour notre société qui n’est pas censée exister”, disait en substance celui qui paraissait leur chef et qui, sur mon écran de contrôle prenait facilement les traits du malhomme de la mosquée. La première évidence qui sauta à mon esprit ragaillardi par des neurones remis à neuf et lancés tels de fins limiers sur la piste d’un quarteron hétéroclite de suspects aux mines antipathiques sinon patibulaires, fût que ces monstres n’avaient pas dû laisser Marie quitter l’hôtel. “Ils” avaient dû l’intercepter dès sa sortie de la chambre le matin de son départ. La femme de chambre devait guetter sa sortie ou notre sortie. Et si j’étais sorti en même temps ? Justement je ne l’avais pas fait. Je poussai un hurlement de fauve en pleine déambulation carcérale dans la trace elliptique qui commençait à se marquer sur le sol cimenté de ma vieille cellule, à force de la piétiner dans un sens ou dans un autre remettant mes pas sans cesse dans les précédents, comme commençaient à apparaître les stigmates provoqués par mes heurts répétés de l’épaule contre les murs rugueux aux endroits toujours identiques où l’ellipse les frôlait, c’est l’évidence même, comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Ce “comment n’y avais-je pas pensé plus tôt” me replongea instantanément pour un temps dans le délire de Marie comme une nouvelle et millième évocation de ma défaillance. Les neurones de survie cependant veillaient au grain et furent intransigeants. Même si la lutte qu’ils livrèrent fut rude, ils résistèrent. Pour maîtriser ce cerveau récalcitrant, ils le contraignirent à se taper la tête contre les murs dans le but insensé d’atrophier la douleur morale par une douleur physique qui serait infiniment plus douce, plus courte et moins lancinante, moins éprouvante et surtout moins sournoise. Les neurones avaient une nouvelle fois tiré la sonnette d’alarme, il ne fallait plus perdre de vue le but sacré. J’avais le feu au ventre. Dans pareille situation, le temps n’est rien, il défile ou ne défile pas, il reste immuable. Ce sont les corps et les pensées qui passent. Je me devais de dédier ma réflexion en entier à cette quête, chaque seconde devenait éternité.

Dès que Marie eût enclenché la poignée de la porte de la chambre exiguë abritant nos amours éphémères, le simple déclic s’est porté jusqu’aux oreilles de la femme de chambre. Alors celle-ci s’est empressée de faire un signe au malhomme de l’antique mosquée, planqué dans l’angle du coude que faisait le couloir en direction de l’escalier, juste après notre chambre. C'est ce que m’ont expliqué mes neurones en pleine forme, illustrant ces extrapolations d’images saisissantes de réalisme. Car ce ne pouvait être que lui. J’en étais sûr à cet instant. Un être malfaisant qui ne respectait rien, pas même le silence éternel de l’antique mosquée. Comment avais-je pu laisser filer un type aussi dangereux ? Mais l’heure n’était plus aux apitoiements. L’heure de la reconquête de mon intégrité par devers le rétablissement de la vérité, même si je restais l'unique à la considérer comme telle, avait sonné. L’irrémédiable me brûlait le cerveau et la seule issue possible pour apaiser ce feu destructeur était d’atteindre le but que les neurones de survie m’avaient fixé.

Marie est sortie - ne plus penser à Marie en tant que Marie -, M est sortie en tirant sa petite valise ; derrière M a surgi sans bruit la femme de chambre ; comme il était encore tôt, les touristes n’avaient pas encore commencé à descendre, sans compter les amoureux qui prenaient leur petit déjeuner dans leur chambre, et qui ne s’étaient pas encore manifestés ; la femme de chambre a suivi M jusqu’au coude du couloir à deux mètres à peine de notre porte ; tapi dans l’angle, le chef du “Pouce de Dieu” l’attendait prêt à lui pulvériser au visage le produit d’une bombe paralysante (ou, si je me réfère aux vieux films policiers, à la chloroformer en lui appliquant un mouchoir sur le nez) ; quand M a franchi l’angle, il lui a aspergé le visage de son liquide diabolique ; ils se sont emparés de son corps en état de choc et rendu sans défense et, me racontèrent mes neurones décidément en pleine recomposition, texte et vidéo à l’appui, ils l’ont poussée dans le local de la climatisation dont la porte métallique verte se trouvait exactement à l’endroit choisi pour l’agression pour cette même raison ; là, ils la bâillonnèrent et la ligotèrent. Dans ce réduit, M pouvait crier à sa guise, si tant est qu’elle le pût, car ses éventuels hurlements étaient couverts par le bruit infernal que propageait la machinerie. J'en avais perçu le vacarme jusque dans ma chambre le premier matin où j’avais trouvé la porte métallique verte entrouverte tandis qu’un technicien procédait à une vérification du système. A cause de la chaleur étouffante, la machine tournait à plein régime dans une orgie de décibels. On l'aurait prise pour un moteur d’avion au moment de l’accélération brutale de ses réacteurs avant de se lancer à l’assaut du ciel sans espoir de s’arrêter sur la piste d’envol.

Le fait de me rendre compte que Marie avait été enfermée à deux pas de notre chambre, que j’étais donc passé à côté d’elle sans même le soupçonner, m’a subitement fait subir un nouvel accès de folie. Je me suis mis à taper les murs de mes poings jusqu’à les transformer en moignons sanguinolents. Je les maculais de mon sang impur. Puis je m’acharnai à cogner les arcades sourcilières contre les barreaux. Je tentais ainsi de dépasser ma souffrance affective paroxystique. Je pissais dans mon froc, me barbouillais le nez les yeux et les oreilles de mes propres excréments car autant d’organes coupables de n’avoir pas su alerter le cerveau en agitant le drapeau rouge sous le nez de la raison ; je finis par bouffer ma merde de rage et de désespoir.

Malgré ces instants d’égarement et de retour à la case néant, les neurones persévéraient dans leur mission de sauvetage. Ils me renvoyaient sans arrêt des images de M, transportée ligotée sur mon lit étroit, pendant que j’écoutais poliment les inepties de Sanchez assis dans son bureau. Ils me remirent sur le sentier de la guerre.

Les ordures attendaient son signal les prévenant que je venais de quitter la Guardia Civil. Ils étranglèrent M à ce moment avec une de mes ceintures restée dans la penderie austère coinçant le lit contre la fenêtre au volet clos. Une fois ce forfait fait, ils ôtèrent les liens qui l’entravaient pour laisser croire qu’elle s’était assoupie sur le lit.

Ainsi dans cette histoire, mon histoire, m’étais-je rendu coupable de négligence invétérée, de crétinisme professionnel, d’aveuglement outrancier, de naïveté béate, d’évangélisme bêlant et, face à ces piètres conclusions, dans le seul but de me calmer, mes neurones vigilants revenus enfin au top m’envoyèrent un signal me signifiant que l’heure de la vengeance approchant (ils feraient tout pour me sortir de là), il fallait que je me prépare à rendre à chacun des protagonistes son dû, à la hauteur de ce crime abominable. Ma mission était d'éradiquer cette peste brune de la surface de notre vieille terre de civilisation. Et pour y revenir justement, à cette soi-disant civilisation, je me remis à regarder par moment la télévision, et mes yeux effarés, ce onze septembre 2001, s’hypnotisèrent à regarder en boucle l’effondrement des tours jumelles dans la ville symbole de la liberté et de toutes les cultures. Je les vis s’embraser puis se tasser étage sur étage dans un fracas apocalyptique générant un nuage de poussière cataclysmal. Je garderai ces images gravées au fronton de mon cerveau. Depuis, je ne puis m’empêcher d’imaginer le pilote occasionnel de l’avion, du premier puis du second, en train de foncer en hurlant les yeux écarquillés sur ces tours où des gens durent se retourner brusquement vers les fenêtres de leur étage altier, mus par un mauvais pressentiment, et se trouvèrent en un instant fulgurant confrontés sans comprendre à un monstre d’acier hallucinant affublé d’une tête de pilote aux yeux exorbités et à la bouche écartelée par un cri de guerre sauvage qu’ils ne purent entendre. J’imagine chacun d’eux, de part et d’autre, dans un ralenti cinématographique fantasmagorique criant dans son bocal sans autre communication entre eux que des masques d’épouvante. Je me dis que vu à la télévision un Boeing c’est tout petit, alors que face à face, nez à nez, devrais-je écrire, on peine à imaginer à quel point ce fut monstrueux. Je conserverai ces images jusqu’à mon dernier souffle et ceux qui les oublieront se verront rappeler à l’ordre chaque année par des piqûres de rappel télévisuelles. Elles ne sont qu’une irruption annoncée du volcan souterrain dont le magma gronde en continu alors que nos yeux restent aveugles à la transformation du monde dans lequel nous survivons. Ce n’est qu’à l’aune des siècles que les historiens sont capables de déceler les changements profonds des sociétés et de leurs confrontations. Ces images révélèrent en moi le sentiment latent depuis des siècles du ressentiment. Bien sûr, les victimes étaient innocentes et immolées sur l’autel de la vengeance mais je sentis confusément comme des millions d’Arabes au même moment que ces actes nous soulageaient de siècles d’humiliation. La compassion est peu répandue en ce bas-monde. Comme dans la nature, le fort domine le faible et même les civilisations les plus fortes, les plus belles, les plus productives, les plus créatives finissent un jour ou l’autre par disparaître.

Ma vengeance aussi se devait d’être à la hauteur du méfait commis. Et voilà que confiné en prison pour trente ans, je préparai néanmoins les séquences de purgation de la faute par le sang avec méticulosité, comme si j’allais être libéré dans les prochains jours. C’est probablement ce qui m’empêcha, je le crois, de sombrer dans une folie encore plus ravageuse, seule autre issue à mon désespoir. L’espoir reprenait pied grâce à la juste cause pour laquelle je me fanatisais et me battais, virtuellement pour l’instant, et me redonnait goût à cette vie qui me permettrait d’accomplir mon destin. C’est ainsi que je sauvai ma peau en imaginant mille stratagèmes pour parvenir à coincer Sanchez, le mettre à ma merci et atteindre le moment suprême et délicieux où, pris à mon dernier piège sans aucune échappatoire possible, je lui ficherais ma première balle dans ses couilles molles et rondelettes d’amant d’opérette avec castagnettes, puis, après avoir pris le temps de déguster ses cris d’orfraie, la deuxième balle je l’enverrais dans son épaule grassouillette - la cassette se déroulait en même temps sur l’écran de contrôle et donnait davantage de force de valeur de jouissance à ma vengeance alors que je mettais un terme à l’humiliation, ce qui me permettait d’atteindre un palier d’apaisement certes momentané jusqu’à la projection suivante tout comme l’adepte de pornographie a besoin à chaque fois d’une nouvelle dose pour se rassasier - et alors, l’abandonnant à son horrible souffrance, le laissant beugler tant et plus, dégouliner de sueur graisseuse et de sang visqueux, se vautrer et se traîner - j’ai omis de préciser que mon dernier traquenard l’entraînait sur la rive sablonneuse du fleuve à deux pas du minaret (clocher) dans la boue du bord de l’oued el kébir (Gualdalquivir) - pendant que je lui cracherais à la gueule tout mon mépris. Et pendant qu’il implorerait ma pitié de sa voix mielleuse et décomposée, je l’achèverais d’une balle dans la tête de façon à exploser en bouillie pour chats les deux hémisphères comploteurs de l’assassinat de M.

Ensuite, je puisai une nouvelle fois dans mon stock d'idées sadiques pour inventer une mort atroce à l’étrangleur de M le maudit de la mosquée antique. Après l'avoir attiré dans mes rets prédateurs au prix de mille et une ruses, je parviendrais à le ligoter pieds et poings sur un lit. Alors je sauterais sauvagement à califourchon sur son bide. Puis j'observerais longuement son regard implorant de sale bête prise au piège sentant sa fin approcher au grand galop. Enfin je l’étranglerais au moyen de sa propre ceinture comme par hasard en cuir tressé en l’enroulant autour de son cou infâme. Je serrerais avec une lenteur calculée qui me permettrait d'apercevoir, alors que mes lèvres lui susurrent mot à mot son crime, ses globes oculaires s’humidifier, se révulser puis se rétracter alors que le corps entravé est secoué d'une révolte impuissante avant le renoncement et l’acceptation finale du voyage par-delà le Styx.

Le moment paroxystique au cours duquel j’éprouvai un plaisir sadique intense et continu tel un coït sans fin, celui où je profitai au mieux de ma vengeance virtuelle, où cette issue de secours imposée par mes neurones fut la plus bénéfique à mon apaisement mental, fut quand j’imaginai l'agonie du commissaire Lataille. Je fis volontairement durer la traque des jours et des nuits. Elle me procura entre ces quatre murs rugueux une échappée de cette cauchemardesque réalité, une joie intense et irréelle inimaginable en ces lieux. Je percevais ce monstre tel qu’en lui-même, un être couard pissant dans son froc à la seule perspective du sort qui l’attendait et qu’il subodorait sachant que je n’avais plus rien à perdre. La fin que je réservais à cet homme veule devait s’avérer exemplaire et atteindre un sommet de dérision sadique. Même si jamais de ma vie, je n’avais manipulé de couteau, j’égorgerais ce porc, je le sais, sans trembler, transcendé par une jouissance libératrice sublime bien que primaire, sauvage, devenant par cet acte même tel qu’il m’avait toujours perçu, une caillera du Mirail.

 

Il m'arriva aussi de délirer d'une tout autre façon. Je quittais alors les rails de la préparation de la vengeance élaborée sinon scientifiquement du moins méticuleusement, pour me perdre dans des chemins de traverse. Il en fut un que j’affectionnai particulièrement : parvenu à faire tomber dans le piège ce ramassis d’acolytes barbares tous en même temps, je les alignais dos à un mur d’un blanc décrépi, puis je les mitraillais en un mouvement frénétique de gauche à droite et retour. Pendant que mes rafales de balles meurtrières éclataient leurs cerveaux exécrés, je savourais avec ravissement le ralenti montrant les projectiles pénétrer le mou de leurs hémisphères mortifères. Je tirai une évidente volupté à l’époque, à regarder les myriades de particules élémentaires sanguinolentes éclabousser de meurtrissures cramoisies le mur blanc décrépi. Dans ces moments perdus si loin de la plus élémentaire réalité, je caracolais en pleine ivresse vengeresse dans des lointaines contrées à la frontière de la folie. Lors de ces escapades somptuaires, quand l’esprit débridé et libéré parvient à se hisser jusqu’à un monde où plus aucune contrainte ne vient l’empêcher d’exploser en mille pensées fantasmatiques, je perçus que ce mur recouvert d’éclaboussures charnelles multicolores où le cramoisi dominait, était le chef d’œuvre de ma vie. Finalement on ne choisit pas sa vie.

 

Un jour où je me baladais dans ces contrées lointaines dépourvues de barbelés de clôtures ou de garde-fous, sans contrainte ni pression, un gardien de l’établissement dans lequel je purgeais ma peine, ouvrit brusquement la porte de la cellule. Je le contemplai d’un œil hagard, essayant de décrypter de quelle planète tombait cet énergumène humanoïde si bizarrement accoutré ; puis je sursautai quand cet être issu de nulle part m’apostropha dans un langage que je connaissais pour l’avoir appris, m’informant que je devais me préparer car quelqu’un m’attendait au parloir. Je fixai cette apparition longuement, le temps nécessaire à mon esprit évadé de revenir s’enfermer entre ses quatre murs rugueux. Un parloir ! Il y avait donc un parloir dans cette prison et quelqu’un m’y attendait. Cet événement prosaïque faisait irruption en pleine préparation du grand nettoyage justicier que j’étais occupé à concocter le plus minutieusement possible, m’accordant quelques fois de courtes évasions le long de jolis chemins de traverse. Cette apparition avait-elle un lien quelconque avec mon plan de campagne en pleine élaboration ? Quand je m’approchai du box qui m’avait été attribué, j’aperçus de loin un homme coiffé de la calotte typique des intégristes musulmans, sous laquelle s’épanouissait en toute liberté une imposante barbe broussailleuse d’un noir corbeau. Cet homme se leva à mon approche hésitante. Il était d’une stature imposante dans sa gandoura beige qui se terminait en sarouel. Il me souriait. Il fallut que je fusse bien près pour reconnaître dans son dernier déguisement mon (petit) frère. J’en tombai assis sur ma chaise. Il affichait un visage radieux. Il souriait de ce sourire compassionnel habituel chez tous ces êtres supérieurs qui éprouvent de la commisération envers leurs semblables entêtés dans leur refus de reconnaître leur vérité. Et les rides occasionnées par cet inaltérable sourire se perdaient dans une barbe partie à l’assaut des yeux et des oreilles. Quand il m’adressa la parole, ce fut sur ce ton si particulier propre aux “hommes de Dieu”, je crois, qui sont parvenus à s’extraire des contingences matérielles (ou tentent de le faire croire), celles qui enferment les simples mortels que nous sommes dans les affres de la réalité la plus obscène, et se situent bien au-delà du doute, dans le monde à jamais simplifié de la certitude-béatitude-rectitude. Pendant le temps, bref, que dura sa visite, jamais il ne se départit de ce ton soi-disant fraternel ou compassionnel, destiné à éclabousser ses interlocuteurs de l’immanence de sa vérité, de même que son sourire de la même trempe demeura immuable.

Mon (petit) frère salua d’abord son frère (musulman) en le félicitant chaleureusement d’avoir éliminé au nom d’Allah une mécréante notoire, prosélyte de la laïcité, chantre de l’apostasie. J’en frémis d’horreur mais ne le montrai point. Ceci peut choquer la lectrice ou le lecteur mais il faut comprendre ici que les comportements occidental et oriental diffèrent de manière spectaculaire sur la conception de la notion d’hypocrisie. Marie n’aurait pas manqué l’occasion d’y voir une réelle attitude hypocrite de ma part, ce que j’aurais été obligé de contester, arguant du fait que je m’étais tu pour ne pas le provoquer, partant du principe qu’il représentait, même si c’était imparfaitement, le point de vue musulman qu’il me semblait que je ne pouvais moi-même incarner. Je vous assure que je perçois bien l’ironie involontaire et terrible de mes propos, Marie ayant été emportée par un intégrisme jumeau. Mon frère m’assura que pour cet acte béni, j’irais droit au paradis où je trouverais des vierges etc. Je stoppai net son discours insupportable que d’ailleurs je connaissais par cœur, au prix d’un effort surhumain pour revenir à cette réalité sordide. Puis il me reparla des cinq piliers de notre religion d’un air interrogatif auquel je ne réagis pas, le laissant poursuivre son discours stéréotypé jusqu’à ce que je ne pusse m’empêcher de lui balancer, car chaque situation à sa limite, une idée qui sortit tout droit du grenier de mon ancienne demeure, aussi bien pour interrompre son discours roboratif que pour tenter de le renvoyer au diable dont il me semblait l’émissaire : “et alors que penses-tu du cas de sœur Térésa (je venais de la voir à la télé) qui a consacré sa vie aux pauvres et aux malades à Calcutta (ou a Bogota, je ne trouvais plus le nom de la ville ni du pays, excédé comme je l’étais), d’après ta conception - j’ai failli lâcher une rime insultante mais me retins car je la jugeai inutile et trop facile - cette sainte femme n’irait pas au paradis ? “Bien sûr que non !” me répondit-il aussitôt sur ce ton inébranlable et compassionnel qui semblait ainsi ne jamais devoir le quitter même quand quelqu’un tentait de l’énerver en le provoquant pour le faire sortir de ses gonds, “tu le sais très bien, cette femme n’est pas musulmane, elle ne croit pas au Prophète et n’a donc pas la moindre chance d’accéder au Paradis.”

Alors, je me suis dit, en me gardant bien de le lui répéter, qu’il prenait son Dieu pour un idiot, si tant est que je puisse m’exprimer ainsi, puisque en tout état de cause, dans ce cas de figure, c’est Lui qui décide. Je commençais à regretter d’avoir été contraint de quitter le monde où j’errais en toute liberté quand il me fit appeler au parloir. Je n’étais pourtant pas rendu au bout de mes peines avec ce (petit) frère barbu car il m’annonça dans un élan de fierté et aussi avec une joie évidente, qui m’apparut sur le coup sincère, que lui aussi ne tarderait pas à mourir en martyr pour la cause et qu’il était d’ailleurs venu me faire ses adieux terrestres. Que voulez-vous que je disse et que je fisse d’autre que me taire et le regarder intensément sans doute pour la dernière fois en acceptant son accolade d’adieu et de revoyure au paradis ? “Et surtout n’oublie pas de respecter les cinq piliers de la foi”, furent ses dernières paroles.

La nuit qui suivit, je fis un cauchemar étrange et pénétrant. Je me vis dans les pas que fit Jean-Yves-Mohamed Rontasson pour calculer la surface de l’humiliation que subit l’antique mosquée avec cette cathédrale construite sur son dos, ou pour être désagréable, carrément montée sur elle, la dominant pour les siècles de toute sa hauteur et son arrogance. Puis, à partir du résultat du calcul de ces pas, j’ai fait il me semble, car un rêve n’est jamais qu’un rêve et ne peut posséder la limpidité des actes réels, la relation entre la surface du chœur et la quantité d’explosifs nécessaires pour réduire l’humiliation en cendres. Cela formait un tas considérable, ce qui ne m’empêcha pas de m’entourer la poitrine de cette quantité énorme sous des vêtements amples qui n’attiraient pas l’attention. Alors je suis allé me faire exploser exactement sous le dôme au beau milieu des angelots. Je ressens encore les particules élémentaires de mon terrestre corps se dissocier lentement les unes des autres, s’étirer dans toutes les directions et finir par s’arracher à la structure originelle pour aller détruire dans une explosion de joie vengeresse les statues des évêques, les têtes d’angelots, les stalles en bois d’olivier, en supprimant par la même occasion, mais sans aucune souffrance, l’inutile existence d’un pauvre hère sublimé par son acte ultime. L'effet le plus remarquable de ce rêve, car j’hésite finalement à l’appeler cauchemar, fut que je me réveillai apaisé, comme si ce rêve au fond n’en était pas un, comme si mon destin depuis toujours était d’accomplir cette mission, comme si le poids de cette humiliation m’était insupportable, comme si l’on ne pouvait réagir à un acte violent que par un autre acte de violence, à l’oppression que par une autre oppression, à l’humiliation par une nouvelle humiliation. Chacun sait cependant, même s’il la désapprouve au plus profond de son cœur, que cette façon de faire est celle qui est la plus ancrée dans le subconscient des hommes. Ce n’est pourtant pas une raison suffisante pour que les choses tournent toujours de la même manière. On peut toujours supposer que le changement est possible. Je crois d’ailleurs qu’il l’est.

Peut-être finalement me sentis-je apaisé quand je me rendis compte que ce n’était qu’un rêve ou un cauchemar et qu’il ne pouvait en être autrement.

Il n’est pas si aisé de voir clair au plus profond de son être d’autant qu’il arrive souvent que nos pensées évoluent au fil des années et des expériences.

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18 février 2011

Partie 3 : Récit de Sofiane Saïdi (1ère moitié)

(Rappel : présentation du livre + 7 septembre 2010

Partie 1 chapitre 1 = 28 novembre

2ème moitié du récit de Sofiane Saïdi prévue le 25/02/2011)

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(on peut se procurer ce roman sur le site www.publibook.com ou le commander dans une bonne librairie)

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Récit de Sofiane Saïdi

La vision de Marie étendue endormie sur le lit provoqua en moi une sacrée joie. Je m’appuyai le dos contre la porte pour reprendre mon souffle et mes esprits. J'étais complètement rassuré. Mes idées noires se dispersaient sous l’effet de ce soleil printanier. La tête penchée en arrière en appui sur le chambranle, je me rassasiai de la vue de Marie. Au bout d’un instant, brusquement, je fus intrigué par quelque chose que je ne pus définir d’où je me trouvais et qui lui entourait le cou. Je m’approchai à pas de loup pour éviter de la réveiller. Je constatai alors avec horreur - comme ce mot me semble faible - que ma ceinture lui enserrait le cou et l’avait étranglée à coup sûr. Marie gisait inanimée en réalité à même notre lit d’amour alors que je ne l’avais crue qu’assoupie. Je la secouai violemment sans parvenir à provoquer la moindre réaction de sa part. Perdant toute contenance, je dois le dire, je me suis mis à hurler en même temps que je sautai à califourchon sur son corps pour être en position d’arracher cette ceinture en cuir tressé, la mienne, ma préférée abhorrée, en même temps que je lui administrais des claques magistrales pour la ramener à moi, à la vie, à sa vie si exaltante. Ce fut peine perdue. Mon énergie rageuse était celle du désespoir. Elle arrivait bien trop tard. Marie était bel et bien trucidée, étranglée depuis un moment, avec ma propre ceinture - pourquoi en avais-je amené deux et pourquoi l’avais-je laissée dans l’armoire ?, vaines et illusoires réflexions. Mon cri de stupeur d’abord, mes cris de douleurs ensuite alertèrent sans doute la femme de chambre qui travaillait à l’étage. Elle entra en trombe dans la chambre en hurlant elle aussi, s’arrachant les cheveux en un mouvement d'épouvante au moment où je tournai la tête au bruit de la porte qui s’ouvrit et où je la vis. Quand elle remarqua que je la regardais, elle se sauva en hurlant toujours. Je n’y prêtai ensuite guère attention, bouleversé par le corps inerte de Marie, morte sur ce lit minuscule planqué sous la fenêtre au volet clos et aux rideaux blancs délavés. La police arriva sur les lieux presque aussitôt, comme si elle était déjà en route avant même d’être prévenue. Mais étais-je en mesure de mesurer le temps ? Je ne le crois pas. De sorte que Sanchez en personne - je ne pourrai jamais effacer cette image de ma mémoire - me trouva assis à califourchon, effondré sur le corps mort de Marie, en train de déverser des torrents de larmes et de pleurs ou d’imprécations sur son visage inerte et violacé, autant par l’effet de l’étranglement, que pas la volée de gifles que je venais de lui administrer, en vain, où étaient-ce mes mains qui s’étaient enflammées de rage et de désespoir. Sanchez me passa lui-même les menottes - je ne suis pas sûr de bien m’en souvenir, mais il me le confirmera plus tard lui-même - sans un mot, avec son regard fuyant, de ses mains aux doigts boudinés couverts de bagues au bout de ses bras grassouillets velus et souillés de sueur, après que deux de ses acolytes m’eurent arraché du corps de Marie auquel je me cramponnais de douleur. Peut-être ne vis-je rien de son comportement, de leur attitude, car j’étais retombé dans un trou noir, sans pouvoir m’en sortir cette fois avec une simple bosse, fût-elle douloureuse, puisque j’entrais pour longtemps dans le tunnel du désespoir le plus cruel. Je n’étais plus là pour personne, de toute évidence, même pas pour moi car je ne me défendis pas. Si j’avais eu mon arme de service, j’aurais pu les descendre tous sans coup férir, peut-être l’aurais-je fait sous l’impulsion de la rage et de l’impuissance. Alors que je ne me souviens pas, même en fouillant dans les recoins les plus poussiéreux du grenier aux souvenirs, si Sanchez m’a parlé à cet instant et si je lui ai répondu. Car j’étais abasourdi de stupéfaction, interloqué d’incompréhension, hébété par cette réalité brutale qui me tombait dessus (après avoir vainement crier gare), ahuri par ma propre naïveté, incapable d’appréhender cette vérité à laquelle je me trouvais confronté, inapte à saisir les rouages de la machination, y compris de saisir qu’il y avait machination, hors d’état de réfléchir à froid, hors circuit de la raison, en panne d’intelligence, incohérent au point de ne pas comprendre que nous étions tombés dans un traquenard.

Sanchez me jeta en prison. Je restai prostré des secondes des minutes des heures des jours des nuits des mois. Même quand il me fit traîner dans son bureau pour m’interroger sur les raisons “incompréhensibles” de mon geste, je le regardai sans le voir, fermé pour cause de déménagement mental à la suite d’un décès déclencheur d’une douleur incommensurable insurmontable inhumaine. M'était tombée dessus la négation de tout ce que je voulais être ou devenir. Pendant des mois, je ne me sustentai quasiment pas, ou seulement par inadvertance, par le fait que plus aucune raison n’habitait au cerveau indiqué, jusqu’à ce que le corps à bout de résistance se jetât de lui-même sur le pain rassis et la pitance sans consistance. Je ne faisais nullement la grève de la faim. J’oubliais simplement de manger car m'alimenter n’avait plus aucune signification pour mon cerveau malade de n’avoir pas su gérer ma vie et celle, ô combien plus précieuse, de l’être le plus cher. Je me rabougrissais à vue d’œil. Les forces vitales quittaient peu à peu ce corps inhospitalier comme les rats quittent le navire en train de couler. Tout ça parce que la réalité sordide ne parvenait pas à empêcher la fiction du sourire radieux de Marie, de la joie de vivre de Marie, de la force tranquille de Marie, de son âme rassérénant - si cela se dit - de son corps magnifique de me hanter jour et nuit. Toutes ces Marie sarabandaient dans mon esprit et tout autour de moi dans la cellule où Sanchez avait eu la sagesse ou la prudence ou le vice de m’isoler. Je pouvais sans cesse l’entendre, lui parler, la toucher, en me cognant aux murs rugueux. Je me refusais obstinément intuitivement irréconciliablement inconsciemment à faire le deuil de sa disparition. C'était trop injuste à mes yeux, trop insupportable. Marie ne méritait rien de tout cela. Je n’avais pas encore intégré le principe de réalité ; je n’avais pas assez exploré la frontière qui sépare le possible de l’impossible ; je m’étais laissé porter jusque-là par la facilité du plaisir qu’offre la vie comme une corne d’abondance ; je ne connaissais pas encore le vrai prix des choses ; je n’avais pas encore perçu l’existence du “bonheur suprême” de se sacrifier pour une cause supérieure - et surtout plus prosaïquement, je ne pouvais accepter l’inacceptable qui résidait dans le fait désastreux et calamiteux à mes yeux, que je n’avais pas été capable, malgré mon métier et mon soi-disant potentiel, de lui éviter le pire, ce que bien entendu de manière semi-consciente, je ne me pardonnais pas, ce que je ne me pardonnerai sans doute jamais. Je m’enfonçai dans une nuit carcérale sans fin, demeurant prostré dans mon unique pièce, cette cellule, ressassant dans un coin de mon cerveau et ne pouvant faire autre chose, mon manque de vigilance, mon inefficacité. Ainsi me transformai-je rapidement en un être inerte et sans désir, ou plutôt animé d’un seul désir obsessionnel et irréaliste, celui de faire revenir Marie à la vie, de tout reprendre par le commencement. Au commencement était Marie...

Puis vint le temps du procès, mon procès, auquel je fus contraint de participer et au cours duquel jamais à aucun moment je ne réalisai ce que j’y faisais. Ils n’ont cessé pourtant d’accuser un individu qui ne pouvait être que moi puisqu'ils me désignaient tout le temps du doigt. Je demeurai néanmoins amorphe, absent. Je restais obsédé par les mille visages de Marie qui dansaient autour de moi dans le box de l’accusé. Alors que j'aurais dû me défendre pied à pied, bec et ongles, jusqu'à contre-attaquer pour faire repartir cette non-enquête depuis son début.

Tout au contraire, je restai prostré, inerte, anéanti par la perte du seul être qui m’importait sur cette vilaine terre : Marie. Ils en profitèrent pour régler mon compte en un rien de temps puisque tout, absolument tout, concordait pour faire de moi le seul et unique coupable, un coupable idéal. Ils allaient se gêner ! Un seul et fugitif instant au cours du procès vit mon cerveau recroquevillé s'échapper du terrain vague et hallucinatoire où les multiples visages radieux de Marie n’arrêtaient pas de défiler. Quand le juge prononça le nom de mon chef abhorré, ce simple son, même déformé par l'accent ibère, m’obligea à émerger, oh! quelques instants à peine, de l’état lamentable dans lequel je végétais habituellement. Soudain je le vis face à moi. Il me crucifia sans me jeter le moindre regard en pâture, si du grenier de ma mémoire toutefois descendent des souvenirs fiables, alors qu’ils y furent archivés dans des conditions déplorables. A la question du juge sur le ou les mobiles du crime, quel(s) étai(en)t-il(s) à son avis, mon chef abhorré s’est déchaîné sur ma prétendue jalousie maladive ainsi que l’instinct de possession que j’avais culturellement en partage, surtout quand il s’agissait d’une femme, si j’en crois les images et le son qui me parviennent et résonnent encore aujourd’hui dans mon crâne, quand, même si mon esprit aujourd’hui s’est apaisé, il m’arrive parfois de penser à cette dramatique épopée, à ce théâtre de Guignol dans lequel je ne fus qu’une marionnette de figuration manipulée par des mains veules et occultes. Je l'entends et le vois encore ce commissaire roublard me dénigrer au nom de la République Française, déclarant sans ambages ni vergogne s’être trompé sur le principe d’intégration, comme si l’intégration correspondait à un principe unique et universel, comme si je n’étais pas un individu à part entière avec ses pensées, idéaux et objectifs propres, comme si je ne pouvais pas être Français ET Arabe, comme si un Français ne pouvait pas être intégriste et un Arabe laïcard, comme si je correspondais à un prototype défini une fois pour toutes. Il me stigmatisa comme un vulgaire bouc émissaire à l’usage de la vindicte populaire, comme si j’étais à ce point différent malgré moi, comme si la société était brusquement revenue aux temps où il fallait arrêter l’avance du Sarrasin. On aurait dit avec lui que tout était lumineux d’un côté et ténébreux de l’autre, comme si une peur ancestrale montait encore des entrailles de cette terre chrétienne, comme si je ne pouvais que faire partie d’Al Qaéda et que si ce n’était pas encore ce serait pour bientôt, comme si je n’étais pas Sofiane Saïdi, né à Grenoble de l’union (monogame) d’un père Kabyle ouvrier chez Caterpillar et d’une mère arabe femme au foyer, major de ma promotion à l’école de lieutenants de la police française, amateur de Mozart - j’ai revu le film de Milos Forman cinq fois -, du Rai et de la musique classique arabe et européenne, comme s’il ne pouvait y avoir d’exception à cette règle de la grammaire française, mis à part l’épicier du coin, comme si j’étais né en France par ma très grande faute, comme si les lepenistes avaient choisis de naître en France, comme si j’avais choisi mes parents, comme si je devais à présent les renier ou les occulter et oublier ma famille, comme s’il fallait forcément des racines pour vivre heureux, comme si une graine emportée par le vent ne pouvait pas être entraînée au loin et croître sur le bout de terre où elle a atterri, et plus tard, éventuellement repartir ailleurs, comme si je ne pouvais pas avoir une identité complexe et riche construite de plusieurs strates différentes sans me voir marginalisé pour autant, ou stigmatisé, etc., comme s’il n’était pas possible ou souhaitable ou enrichissant, à partir d’un tronc commun, d’avoir des branches diversifiées. Mais qui se ressemblent s’assemblent, ne dit-on pas ?, et puis ce que j’en dis.., il faudra pourtant bien qu’on se le redéfinisse ce tronc commun, non ?, par la raison, laissant à chacun sa foi et en confinant le prosélytisme meurtrier dans les caves de la République, notre mythe préféré avec son slogan en trompe-l’œil comme ces peintures italiennes qui n’ont d’autre but que d’embellir les façades aveugles. C’est à se demander parfois.

Mon bon commissaire m’a affublé d’une mentalité polygamique alors que lui-même était connu pour ses nombreuses maîtresses et sa mentalité machiste. Il a dit aussi que de sortir major de ma promotion m’était monté à la tête, au point que personne ne pouvait m’en remontrer parce que j’étais premier ET Arabe. Ainsi m’étais-je vu beau, m’étais-je emballé, lui donnant du fil à retordre, pour finir par perdre la tête devant cette journaliste qui me largua après m’avoir tiré les vers du nez. “Il s’est fait avoir le petit malin et ne l’a pas supporté, monsieur le juge. Son orgueil de mâle oriental habitué à dominer la femme n’a pas pu l’encaisser et, plutôt que de la laisser échapper, il a préféré la tuer pour que personne d’autre que lui ne la possédât. Voyez-vous, monsieur le juge, on ne peut rien contre l’atavisme”. Alors il s’en est allé comme il était venu, sans daigner accorder le moindre regard au banc de l’accusé et je suis retombé dans ma léthargie prostrée. Parlerais-je aussi des “entretiens” que j’eus avec le psychologue de service qui détermina que tout se déclencha “sous le coup d’une pulsion perverse et meurtrière comme une tentative d’appropriation définitive d’un corps bestialement désiré” ? Il m’a sans doute rencontré mais je ne m’en souviens pas, ma conscience ne s’étant pas sentie obligée d’archiver les images de ces non-rencontres notoires. Ce psychologue s’est promené dans mes pensées profondes comme un touriste se balade sur la promenade des Anglais, de sorte qu’il paraissait en connaître autant sinon plus que moi sur mon propre compte. Il dénicha sans doute au hasard de ses balades la clé du grenier aux souvenirs où il fouilla dans les recoins reculés et poussiéreux parmi les tas d’images les plus secrètes les plus honteuses les plus lointaines les plus explicites les plus démonstratives comme dans un vieil album de photos de famille.

Pendant des mois en prison, je ne vis pas âme qui vive en dehors des gardiens et des autres détenus lors de mes rares sorties de cellule. Quand mon père apprit que j’étais accusé d’assassinat, il interdit à ma mère de venir me voir et préféra m’oublier, submergé par la honte, d’autant qu’il apprit par la même occasion que je lui avais menti et que j’étais entré dans la police française. Cette histoire avait définitivement brisé son rêve de me voir un jour au bled à ses côtés l’entourant de mes soins et de mon amour filial pour adoucir sa vieillesse dans la maison qu’il s’était construite à la force du poignet.

Enfermé entre mes quatre murs, à chaque seconde qui passait, je me demandais comment je ferais pour tenir encore trente ans. Jusque-là, j’étais resté prostré et maintenant il me fallait intégrer de force cette réalité que, même en la retournant dans tous les sens, je n’arrivais pas à ingurgiter. Elle me flanquait une nausée insurmontable. Comment en étais-je arrivé-là ? Je repensais alors invariablement à Marie et retombais dans de longues journées et de plus longues nuits de dépression lancinante de laquelle rien ne pouvait m’extraire, ni l’arrivée de la nourriture, ni l’heure de la promenade, ni la douche hebdomadaire, ni les questions des gardiens. Rien de tout cela ne déclenchait une quelconque réaction de ma part. Je ne ressentais aucun désir je ne voyais aucune idée aucune pensée aucune image aucun souvenir apparaître sur l’écran noir de ces longues nuits blanches seul le vide le néant l’immobilité l’éternité m’étreignaient me substantivaient je perdais l’usage de la parole et restais assis les yeux mi-clos fixés sans intensité sur le mur rugueux qui me faisait face sans même que je le visse je me nourrissais machinalement de trois coups de cuiller à pot dans la gamelle que le gardien poussait jusqu’à devant moi j’attendais éternellement de me réveiller de ce cauchemar car ce ne pouvait être qu’un cauchemar et rien d’autre or quand un réveil se produisait forcément brutal je ne pouvais que constater que le cauchemar était bien la réalité que je vivais un cauchemar éveillé et cela me renvoyait illico vers le néant comme un cycle infernal un cercle vicieux la pire des solutions était de me laisser me recroqueviller me rapetisser me rabougrir et c’est exactement ce que je fis me réduire à la portion congrue devenant le nec plus minima le lyophilisé ou dans un autre registre le zombie le spectre le fantôme le mort-vivant la loque humaine la plante la larve.

Ce cycle infernal dura. Un temps interminable. Une nuit polaire. Il prit cependant fin à un instant précis dont il m’est extrêmement difficile d’en comprendre la raison ou la cause. Sans doute un quelconque neurone spécialisé déclencha-t-il au moment requis l’alarme de survie pour sauver la structure à la limite du départ sans retour, puis une quelconque synapse située au bon endroit relaya l’information et, de neurone en neurone, de synapse en synapse, le cerveau atrophié se remit doucement à fonctionner pour que, en bout de chaîne, une idée germât dans la boîte noire et fût projetée sur l’écran redevenu subitement blanc. Un bout de pensée du genre : “Sofiane, arrête tes conneries, cesse de te lamenter sur ton triste sort. Trop c’est trop ! Fais quelque chose pour t’en sortir”. Voilà en quelque sorte la substance du déclic déclenché par le neurone de survie. Cela ne disait pas encore ce que pouvait être ce “quelque chose”, mais cela poussait l’organisme à le chercher en sous-entendant qu’à partir du moment on l’on se met à chercher, on est plus à même de trouver. C’est exactement ce qui se passa car au bout d’un certain temps de remise en état de marche de la machine à penser, je jurai face à mes quatre murs que, quoi qu’il m’en coûterait, je démonterais élément par élément tout l’enchaînement de mon affaire avec une précision implacable dont je me sentais à présent capable, et ce n’était pas le temps qui me manquerait dans cette traque. J’y consentirais tous les efforts nécessaires et je commençai par me décider à remettre la machine corporelle en ordre de fonctionnement optimal en me sustentant normalement et en pratiquant autant d’exercice physique que ma situation le permettait.

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11 février 2011

Partie 3, chapitre 4

(RAPPEL : présentation du livre = 7 septembre 2010

Partie 1, chapitre 1 = 28 novembre 2010

prochain postage prévu le 18 février 2010 = récit de Sofiane Saïdi))

couverture_roman

(on peut se procurer le livre sur le site : www.publibook.com

ou dans une bonne librairie.)

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(antique mosquée de Cordoue)

4.

Quand nous est parvenue au journal la nouvelle inimaginable, atroce, lamentable, de l’assassinat de Marie, nous n'avons pas voulu le croire, du moins au début. Il a bien fallu ensuite se rendre à l’évidence, pieds et poings liés. Une immense consternation alors nous submergea. C’est peu dire, mais je ne trouve pas d'autres mots. Ni à l'époque, ni maintenant. La douleur m'en empêche. Non seulement nous perdions une collaboratrice en or, mais aussi une amie chère à nos cœurs. Marie avait l’art de tisser des relations fortes avec chacun de nous y compris ceux ou celles qui ne l’appréciaient guère.

Peu de temps après ce séisme, le directeur me convoqua dans son bureau. Il avait la mine affligée des mauvais jours. Comme il connaissait la relation d'amitié qui nous liait, il m’a demandé sans ambages de mettre mon oud de côté et d'aller assister au procès en tant qu’envoyé spécial du journal. J'aurais eu mauvaise grâce de refuser.

Quand je suis arrivé à Cordoue, je suis descendu à l’hôtel Mezquita, bien entendu, même si ce fut pénible pour moi de me retrouver là. J’ai voulu visiter l’antique mosquée, évidemment. Marie m’en avait tant parlé que cela me titillait. A peine déposai-je le pied à l’entrée qu’une alarme se déclencha, qui n’avait bien sûr rien à voir avec moi. Des gardiens courraient en tous sens. Les flics sont arrivés en force dans un fracas de sirènes hurlantes et de crissements de pneus, bousculant les visiteurs. Les portes monumentales furent brutalement fermées après que le public eût été évacué dans la hâte et le chaos. Les badauds s’agglutinèrent dans le patio comme de vrais badauds, moi y compris, curieux de savoir ce qui se tramait. “Un attentat, un attentat”, criaient les uns avides d’images fortes, “déjoué”, chuchotaient les autres l’air déçu, jusqu’à ce que nous vîmes une des portes monumentales s’ouvrir pour laisser passer des policiers entourant un grand gaillard barbu menotté qui hurla à la foule tenue à l’écart “Allah Akbar”, et ce fut tout. Les gens se dispersèrent en restant sur leur faim d'évènements sanglants. Je me suis dit alors que Ben Laden (on venait de “célébrer” le premier "anniversaire" du 11 septembre 2001) envoyait des jeunes idéalistes au casse-pipe inutile et débile, répandant le sang innocent, alors que lui se prélassait dans ses montagnes en pleine nature entouré de ses femmes et de certains de ses enfants. Finalement, qu’y a-t-il de mieux sur terre que de profiter de la nature en famille ?  On peut même y jouer des compositions de oud.

Mais venons-en au procès. Tout au long de son déroulement, je sentis monter en moi un sentiment de malaise que je vais tenter de vous décrire. Bien que Sofiane Saïdi, en tant que principal et unique accusé, y fût présent, il donnait l’impression de ne pas réaliser ce qu’il y faisait. Ils n’ont cessé de le charger alors qu’il restait amorphe au lieu de se défendre bec et ongles si ce n’était pas lui l’assassin. C’était quand même un bon inspecteur, et reconnu comme tel par son école ! Tout au contraire, il demeura figé dans une attitude absente, comme s’il était anéanti par le meurtre dont il était accusé. Dans ces conditions, son compte fut réglé en un rien de temps. Tout concordait à faire de lui l’unique coupable idéal. Et personne ne se gêna. Le défilé des soi-disant témoins, tous à charge, fut des plus affligeants. Le premier à être appelé à la barre, fut un type avec qui il avait eu une altercation dans la mosquée. Il rapporta les faits tels qu'ils s’étaient produits selon lui, sur un banc, situé juste à l’entrée de la salle du trésor. Ce bonhomme, après s’être présenté comme le comptable d’une association de bienfaisance, ce qui fait toujours bonne impression dans un tribunal, présenta Sofiane comme un type forcément malfaisant puisque impulsif, violent, torturé et surtout vindicatif. “Rendez-vous compte”, déclara-t-il aux juges, “après avoir balancé mon cartable à terre dans une geste d’une rare rage, pour une banale altercation au sujet d’un portable, ce drôle de type a été capable de me filer tout au long des ruelles de la Juderia, que j’ai dû arpenter de long en large sans arriver à m’en débarrasser. Il a fallu que je trouve le subterfuge d’entrer au Hogar San Rafael, Hermanitas de los ancianos desamparados, d’expliquer aux bonnes sœurs ce qui m’arrivait et d’en sortir par une porte dérobée pour parvenir à échapper aux velléités intempestives de ce dingue, que je jugeai alors dangereux et signalai à la police". Puis on monta d’un cran avec le témoignage de la femme de chambre de l’hôtel Mezquita. Elle commença par dire qu’elle ne s’était pas encore remise du drame. Jamais elle n’aurait cru qu’une pareille affaire se produirait dans un hôtel de si bonne tenue et qu’elle en serait le principal témoin. Elle déclara qu’elle sentit immédiatement que “el francès moro” (le Français arabe) avait un comportement bizarre en général et avec la jeune et belle femme qui l’accompagnait en particulier. Elle répéta qu’elle le ressentait profondément et que cette impression fut confirmée par la vision finale. A la question du juge qui lui demandait comment elle pouvait se fier à une impression, elle répondit, “mon brave monsieur, mon intuition ne me trompe jamais, je sentais ce monstre tellement capable d’horreur que j’en ai cauchemardé dès la première nuit”. Le juge alors lui suggéra de rapporter les faits tels qu’elle les avait vécus, en essayant d’être aussi précise et concise que possible. Elle se crispa à la barre et raconta, les yeux embués de larmes par moments, “parce qu’elle en rêvait encore la nuit et qu’elle pensait à cette pauvre et belle jeune française”. Elle faisait une chambre du deuxième étage, non loin de celle du monstre dont elle avait la clé en poche comme toutes celles de l’étage. Elle venait de vider les poubelles des chambres de sorte que toutes les portes étaient ouvertes et qu’elles étaient vides. Elle n’entendit donc personne revenir dans cette chambre. Elle vaquait à ses occupations sans se préoccuper du reste - car vous comprenez mon bon monsieur, avec un hôtel comme celui-là, même à deux femmes de chambres, on n’a pas le temps de flâner - continuez, continuez, contentez-vous de rapporter les faits qui intéressent ce procès, lui conseilla le juge - quand soudain elle entendit un cri horrible, suivi d’autres qu’on aurait dit sortis directement du ventre d’une bête sauvage, qui lui glacèrent le sang. Elle resta interdite quelques secondes, elle ne saurait dire combien, mais certainement pas très longtemps, puis elle sortit dans le couloir et vit qu’une seule porte était fermée, justement celle “d’el francés” et que les cris en provenaient. Elle s’approcha prudemment et colla son oreille à la porte mais n’entendit plus rien. Alors elle ouvrit avec infiniment de précautions et ce qu’elle vit lui donne encore des cauchemars aujourd’hui : el moro francés, écumant de rage, assis à califourchon sur la jeune femme pleine de grâce et de délicatesse étendue sans défense sur le lit. Il tenait dans ses mains les deux extrémités d’une ceinture - la sienne comme le démontra l’enquête qui suivit - qu’il avait enroulée autour de son cou. La fille ne bougeait plus, ne gémissait pas. Alors elle hurla de terreur et s’enfuit aussi vite qu’elle le put s’élançant en courant sur la piste balisée de l’escalier jusqu’à la réception pour prévenir la police. Elle se demande encore aujourd’hui comment elle ne se rompit pas le cou en s’élançant aussi vite dans l’escalier. La suite vous la connaissez, dit-elle au juge les mains toujours crispées sur la barre. Le juge la remercia. Je me dis à ce moment-là que les affaires de Sofiane étaient mal engagées. Je comprenais aussi que ce ne serait que justice qu’il payât pour avoir sauvagement assassiné notre Marie. Mais quelque chose en moi me disait le contraire. Je connaissais bien Marie, jamais elle ne se serait trompée au point de sortir avec un type capable de lui faire du mal. Mais je ne suis qu’un innocent joueur de oud, comme m’a dit le directeur : “mon pauvre Hocine, tu ne connais rien à la noirceur de l’âme humaine. Tu me fais penser à la gauche bécassine : parce qu’il s’agit d’un beur bien intégré, il ne peut être que pétri dans une bonne pâte. Le mal n’est l’apanage de personne, mon vieux, il prend les apparences qu’il veut et surgit souvent où on ne l’attend pas”, etc.

Je n’étais pas du tout dans cet esprit-là, en réalité, et je suis bien placé pour savoir que le mal peut surgir de n’importe où. Non ! Mon malaise sourdait de l’observation du procès, d’y avoir vu l’attitude prostrée de Sofiane que je ne connaissais pas encore, je le répète, et de la trop grande simplicité des faits qui coulaient limpides comme de l’eau de roche. Tout cela à mes yeux, piètre joueur de oud ou pas, ne collait pas. C’était trop évident pour être vrai, voilà ce que je me disais. Mais j’étais incapable de dire pourquoi, aussi me tus-je. J’ai bien sûr omis de dire au directeur que j’avais tous les documents de Marie en ma possession. A l’époque, je n’y avais pas encore mis le nez. J’ai respecté ma parole donnée à Marie de n’en parler à personne pour en faire ce que je devais en faire s’il lui arrivait malheur. Ma première réaction en revenant du procès fut de mettre ces documents en sécurité en louant un coffre à ma banque.

Les seules personnes effondrées à ce procès - hormis Sofiane et moi-même qui ne pouvait en aucun cas le montrer - furent les parents de Marie que je n'avais jamais rencontrés. Ils restèrent dignes dans l’adversité et ne firent montre d’aucune velléité de vengeance envers l’assassin présumé et bientôt condamné. Le dernier témoignage fut celui du commissaire Lataille qui intervint vers la fin. Je ne m’attendais vraiment pas à le voir celui-là. Le commissaire Lataille s’exprimait couramment en castillan mâtiné d’un accent du sud-ouest appuyé. C’était comique à entendre mais ce qu’il déclara me laissa pantois. Je le reproduis ici en substance : il avait fait l’effort d’accueillir ce "beur" - Lataille ne savait comment traduire ce mot au juge espagnol - dans son service où le racisme ordinaire sévissait comme un peu partout en France et ailleurs, fier qu'il était, à ce qu’il disait, de défendre les valeurs républicaines. Il avait réussi à l’imposer et à faire taire les gens malveillants. Il reconnut que Sofiane Saïdi était un flic qui avait un gros potentiel - il avait d’ailleurs brillé à l’école de lieutenants de police - et aurait pu faire une bonne carrière s’il n’avait pas été embrouillé par sa double identité. Le juge demanda des explications et Lataille lui en fournit avec plaisir. "Quoi qu’on en dise et quoi que ces gens fassent, ils restent objectivement marqués par une autre culture opposée à notre passé commun chrétien". C’est ce qu’il dit. Le juge sourit. "Et rien, absolument rien ne peut laisser croire que les fidèles du Coran acceptent un jour le message des Evangiles. Or comme l’homme, quoi qu’on en dise a toujours besoin de quelque chose qui l’oblige à se transcender, il faut qu’il s’affirme avec force comme porteur d’un message. Le message de la culture islamique que portait Sofiane Saïdi et qui émanait de lui par tous ses pores, à travers ses attitudes, ses pensées, ses façons d’être, ses réflexions" - c’est la seule fois de tout le procès où je vis le prévenu sortir, oh! avec peine, de son état de prostration - "était le refus de l’alcool et de certaines nourritures, la préconisation de la polygamie et son corollaire la domination de la femme par l’homme, la répudiation et la séparation des sexes. Dans ces conditions, ceux qui héritent de ces traditions, ne peuvent se fondre dans notre société occidentale qu’en les abandonnant, qu’en épousant une nouvelle culture".

Ce discours idéologique me troubla fortement. Non seulement, je ne comprenais pas pourquoi un homme, même s’il appartient de par sa naissance à une culture, devait forcément y adhérer pleinement sans aller picorer dans les avantages des cultures voisines, et d'une. Et de deux, je ne reconnus pas dans cette description la culture de mes ancêtres maghrébins telle que me l’avait transmise mes parents. A mes yeux, ce discours ne valait rien car toutes choses évoluent et bougent. Une identité n’est jamais figée. Elle évolue avec le temps et les différentes strates qu’apporte la vie avec sa fluidité. Elle peut être le résultat d’un mélange, elle peut surgir de couples “mixtes”. Une majorité d'humains changent de lieu au cours de leur existence. Ils deviennent, malgré toutes sortes de résistances, des membres entiers et légitimes du nouvel endroit qu'ils ont choisi. La loi naturelle de cette planète, c'est le brassage perpétuel et la fluidité d'appartenance. Je revendique mon identité sans racine qui ne peut ainsi être déracinée. Mais toute idéologie est menacée de dogmatisme et a tendance à engendrer des crispations. Une ligne de fracture divise le monde musulman. Il en paie le prix fort. Bien malin qui sait quel camp gagnera et combien de temps cela prendra !  Or pendant ce temps, la planète tourne et le monde avance. Bon ! Je sais ce que vous pensez, que vient nous baratiner un vulgaire joueur de oud avec ces considérations qui le dépassent amplement ? Je suis d’accord avec vous et je m’arrête là.

Ce bon commissaire a donc déclaré sous serment que "son lieutenant était un type en réalité mal dans sa peau, surtout en présence des femmes occidentales - il répugnait d’ailleurs à travailler avec des collègues femmes - et quand cette journaliste a déboulé dans son enquête puis fait du rentre dedans pour arracher des informations, notre lieutenant n’a plus su où il habitait. Il s’est vu beau avec cette prestigieuse femme européenne accrochée à son bras. Mais quand elle n’a plus eu besoin de lui, parce qu'il avait lâché tout ce qu'elle avait besoin de savoir, elle l’a plaqué. Ce malheureux garçon ne l'a pas supporté et l’a étranglée en pleine crise aiguë de jalousie".

Tout était simple pour ce commissaire décidément peu sympathique à mes yeux. Plus je l’écoutais et moins je gobais ses explications. Non pas tant à cause de Sofiane que je ne connaissais pas, mais parce que la façon éhontée dont il parlait de Marie ne correspondait en aucune façon à la personne que j’avais connue. L’avocat de la défense, qui n’avait pu entrer véritablement en contact avec Sofiane parce que celui-ci refusait de lui parler, ne s’apercevant même pas de sa présence, plaida coupable avec circonstances atténuantes, de s'être fait “avoir” par cette journaliste peu scrupuleuse. Le procès était carrément surréaliste. Je le pressentais sans être capable de le démontrer. Sofiane Saïdi en prit pour trente ans de réclusion criminelle. Vu le déroulement du procès, rien de plus normal. Les choses étaient rentrées dans l’ordre et justice était passée. C’était mérité. Or, une fois revenu à Paris, mon malaise s’accentua au fur et à mesure que je repensai à son développement. Alors je commençai à fouiller dans les affaires de Marie. Puis, une décision s’imposa d’elle-même, il me fallait rencontrer Sofiane Saïdi. Je fis les démarches nécessaires et allai le voir régulièrement pendant un an, chaque deux mois, à la prison où il avait été transféré pour purger sa longue peine, dans les environs de Madrid. Les débuts de notre relation furent laborieux. Je devais le convaincre de ma bonne foi en exposant mes doutes. Je lui parlai longuement de ma relation antérieure avec Marie et surtout, je lui dévoilai le contenu des documents que Marie m’avait confiés pour qu’il acceptât de s’ouvrir à moi. Enfin je lui fis part de mon intention de finaliser le livre sur lequel Marie travaillait et d’y ajouter son histoire, leur histoire, pour lui donner peut-être une base susceptible de remettre son procès en question. Sofiane finit par s'amadouer et accepta de coopérer. Il promit d'écrire sa version des faits et tint sa promesse. Je vous la livre telle qu'il me la fit parvenir. Nous convînmes de garder tout cela secret et de ne prendre aucun risque avant la sortie du livre.

04 février 2011

Partie 3, chapitre 3

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chambre_mezquita

(chambre hôtel Mezquita)

3.

Alors Sofiane s’étendit sur le lit étroit, en proie aux démons que le départ de Marie avait déchaînés, se demandant ce qu’il allait advenir de lui, abandonné comme il le ressentait dans cette ville maudite, contraint de ronger son frein et de tourner en rond en attendant que Lucho Sanchez daignât le convoquer. L’angoisse déstabilisante du manque fut d’autant plus forte qu’il ne l'avait pas vue venir. Jusque-là, il ignorait tout de cette sensation de vide alors qu’elle lui cisaillait le ventre à présent. Il sombra dans un sommeil traversé de délires effrayants et de cauchemars hallucinants comme s’il était dévoré par une fièvre maligne dévoreuse de sa vie. Puis il émergea de cette somnolence corrosive et se retrouva dans un état de semi-conscience modifié par la sensation d’avoir un sac lesté de plomb accroché à son cou. Les rideaux de la chambre qui dissimulaient la fenêtre close, se balançaient comme ceux d’un navire en train de voguer sur une mer démontée, et le sol se déroba sous ses pieds quand il essaya d’atteindre la salle de bains. Il y parvint en rampant au bout d’efforts démesurés et se mit à vomir ses tripes dans le lavabo, n’ayant pas eu le temps ni la force de soulever la lunette des toilettes. Sa bouche ouverte en cul de poule éjecta par saccades et dans des râles insensés un liquide jaunâtre et nauséabond. Comme si l’évier se vidait en se débouchant soudainement. Dès que le dernier spasme fut passé, il retourna s’effondrer sur le lit étroit. La chambre minuscule s’était transformée en four. Les quarante degrés étaient largement dépassés. Alors seulement se força-t-il à envisager une sortie pour s’obliger à avaler un peu d’air même brûlant, agrémenté d’un sandwich, même s’il n’avait pas la moindre sensation de faim, et surtout aussi, pour s’acheter une bouteille d’eau à la capacité suffisante pour étancher une soif qui semblait de toute façon inextinguible. Sofiane rassembla le peu de ressources qui lui restaient pour enfiler un pantalon et un tee-shirt. Ce qui semblait être un tâche élémentaire prit une tournure exécrable et nécessita qu’il se tortillât moitié assis moitié couché sur le lit étroit pour parvenir à s’habiller. Il se traîna ensuite comme un avion en perdition aux ailes brisées sur la piste d’envol de l’escalier. Arrivé tant bien que mal sur le parvis de l’hôtel, il y fut aveuglé par une lumière scélérate, face à la placette dédiée à Santa Catalina par qui il aurait eu bien besoin d’être secouru. Son air hirsute le faisait ressembler à un gars affligé d’une gueule de bois carabinée. Mais sa nature optimiste reprit le dessus à la vue des passantes. Son cœur détraqué se trouva ragaillardi par ce baume efficace et se mit à pomper le minimum requis pour permettre à son grand corps malade de mettre un pied devant l’autre. Ses pas l’emmenèrent sans qu’il eût trop réfléchi jusqu’au patio reposant de la mosquée antique sublime, car tout en part et tout y revient. Il s’assit sur le banc de pierre qui court le long du mur et se mit à écouter avec un plaisir indicible le pépiement des moineaux dans les cyprès élancés et les orangers, ainsi que le clapotis si rassurant des fontaines destinées aux ablutions des fidèles en ces temps bénis où, - si j’ai bien compris -, “les religions du Livre” se côtoyaient et se toléraient plutôt bien que mal autour de cette mosquée. La douceur de l’air, alors que le banc se trouvait à l’ombre, les bruits de la ville mis en sourdine par l’enceinte du patio, l’odeur qu’exhalaient des cyprès excités par la chaleur exsudative se mélangeant au parfum des orangers et des citronniers - mais y avait-il des citronniers ? - la foule encore clairsemée en ce milieu de matinée, tous ces faits qui n’ont l’air de rien si on les prend un à un, contribuèrent conjugués à remettre Sofiane un tant soit peu sur pieds. Même s’il restait loin de la forme olympique, il frôlait le strict minimum nécessaire pour faire tenir debout la structure. Il n’eut pas le courage d’entrer dans la mosquée de peur d’être à nouveau confronté à son chœur dévasté. Il n’avait pas repris suffisamment de force pour faire face à cette nouvelle quoique identique épreuve. Le calme apparent du patio lui convenait parfaitement. Il n’y avait ni touriste trempant ses pattes avant avec celles de son chien dans la fontaine des ablutions, ou déclamant à haute voix les strophes d’un quelconque guide, ni aucun membre occulte du “Pouce de Dieu” occupé à le surveiller (quoique, qu’en savait-il ?), si bien que Sofiane parvint à se hisser dans un autre monde où la sensibilité à la réalité qui interfère, se rétracta derrière une épaisse carapace, à l’abri de laquelle son âme put se délecter des minuscules bienfaits que dispensait la vie à titre gracieux dans ce patio antique. Il flottait ainsi dans ce nirvana depuis un certain temps, sans justement en avoir la moindre notion, quand brutalement le gros bourdon du minaret-clocher se mit à cogner. Sofiane machinalement compta les coups pour s’apercevoir depuis ce lointain pays où il s’était réfugié, qu’il était quatorze heures chez les humains, et que son ventre bien que tordu par une détresse sournoise, commençait à crier famine. Il n’avait rien ingurgité d’autre depuis la veille que des cœurs d’artichauts qui, eux-mêmes, avaient été expulsés en catastrophe. Il réalisa que son corps reprenait le dessus en exprimant brutalement ce besoin rudimentaire. Il était urgent de le prendre en considération. Il se leva presqu’à contrecœur pour aller s'acheter de quoi manger. Il s’approvisionna dans la même sandwicherie où il avait échoué le soir de son arrivée et se retrouva requinqué surtout par l’eau qu’il ne cessait d’ingurgiter pour résister à l’assaut sauvage du soleil. Puis, il se mit à divaguer par les venelles cordobésiennes. Passant par hasard devant l’hôtel, il aperçut le réceptionniste lui faire des grands signes de la main dans le seul but, comprit-il, de le héler. Le message de Lucho Sanchez était arrivé lui commandant de se présenter dans les plus brefs délais à la Gardia Civil.

guardia_civil Une brûlure instantanée enflamma son estomac comme pour lui signifier de se mettre en garde en prévision de complications pouvant survenir dans un avenir proche, une sorte de prémonition du danger potentiel que représentait un type aussi antipathique à ses yeux qu’il allait devoir à nouveau affronter, tout en sachant que professionnellement il fallait qu’il fît fi de ce type de conflits, mais peut-être que non après tout. Un sentiment de joie l’emporta toutefois car s’il ne tardait pas trop, calcula-t-il, il avait encore une chance d’attraper le dernier vol vers Toulouse depuis Séville. Il ressentit cette perspective comme une délivrance probable, y compris s’il devait à nouveau se retrouver assis entre deux mégères acariâtres dans l’avion. Sofiane bifurqua sur le champ en direction du bâtiment hideux de la Guardia Civil de Cordoue d’un pas trop rapide en rapport à l’atmosphère suffocante bien au-delà des quarante. Il l'atteignit en nage ayant tari tout au long du parcours ses réserves en eau. Sanchez le fit poireauter sur la même chaise en tube métallique dans le même couloir sous le même néon blafard grésillant et clignotant de manière aléatoire, ce qui devait être une habitude ou un calcul de sa part, avant de le faire entrer pour la deuxième fois dans son bureau. Cette seconde entrevue renforça l’impression d’antipathie qu’avait généré la première, chez Sofiane en tout cas, bien que Sanchez consentît manifestement l’effort nécessaire et suffisant pour ne pas montrer trop d’agressivité à l’égard de son hôte. Il commença par s’enquérir de la qualité de son séjour à Cordoue, si Sofiane avait trouvé l’hôtel à sa convenance - sourire narquois à la clé ressentit Sofiane - s’il avait apprécié sa situation unique face à la cathédrale (l’antique mosquée) au sein du quartier historique, s’il avait testé la gastronomie andalouse dans les pittoresques meson, s’il avait eu la curiosité de traverser le Guadalquivir (l’oued el kébir) par le vieux pont romain jusqu’à la torre de la Calahorra érigée sur l’autre rive, s’il s’était baladé au gré des ruelles de la Juderia et goûté, accoudé aux comptoirs des gargotes, aux nectars divins issus des meilleures vignobles des environs conservés dans des barriques exotiques joliment disposées au-dessus, dans son français aussi hésitant et comique que pouvait l’être le castillan de Sofiane, puisqu’il était censé bafouiller une réponse à chacune de ces évocations. Ainsi, après avoir échangé toutes ces banalités affables, Sanchez en vint enfin à ce qui avait amené Sofiane et à la raison pour laquelle il avait été contraint d’entreprendre ce fastidieux voyage, savoir les résultats de l’enquête sur le mort soi-disant maure retrouvé la tête fracassée et pendouillante au-dessus du fil de l’eau de la Garonne, non loin du Bazacle.

-Nous avons pu retrouver son identité ! (s’exclama-t-il comme s’il était fier de pouvoir balancer un scoop à la face de son collègue étranger interdit) C’est un individu au comportement plutôt choquant et saugrenu, un français converti à l’islam, entre nous, on se demande bien pourquoi, tout le monde ici était persuadé que c’était un maure, un moro en castillano,(Sofiane haussa le sourcil, ce qui n’échappa pas au fin limier qu’était Sanchez), oui parce que nous le faisions suivre depuis un moment pour la raison suffisante qu’il traînait de manière suspecte et réitérée autour et dans la cathédrale, l’antique mosquée. Il fréquentait aussi l’Institut Islamique de Cordoue, ajouta Sanchez avec une moue que Sofiane considéra comme l’expression de sa désapprobation, et nous connaissons même son nom, fit-il pour signifier à quel point il était fier du résultat de ses investigations. Il s’appelle Jean-Yves Rontasson (Rrronnetassonne) déclara Sanchez en fixant Sofiane de son regard visqueux pour ne pas manquer l’effet que ferait l’énoncé du nom sur son visage. Sofiane demeura impassible. Il sentait l’effluve du danger l’effleurer et le prévenir de l’imminence du danger lui-même émanant de tous les atomes qui composaient ce serpent venimeux. Si ce n’était son cou gras et ses bajoues tombantes ainsi que sa langue courte et charnue, Sofiane l’aurait bien vu comme Lataille en cobra disposé à se jeter en un éclair sur sa proie. Sofiane se sentit alors envahir par le soupçon, sinon l’intuition, sans qu’il pût l’étayer de la moindre preuve ni du plus petit indice, alors que le cobra grassouillet discourait benoîtement sur Jean-Yves Rontasson, qu’en réalité il l’enserrait dans des rets restés invisibles à ses yeux, attendant le moment propice pour lui porter le coup fatal. “Este loco”(ce fou), expliquait Sanchez, rôdait depuis trop longtemps autour de la cathédrale, l’antique mosquée, avec sa barbe d’intégriste et revêtu de sa gandoura mauresque, pour avoir la conscience tranquille. Je l’ai donc fait surveiller. Il était filé en permanence à l’extérieur par mes services et à l’intérieur de la cathédrale, l’antique mosquée, par les gardiens qui avaient toujours un œil soupçonneux posé sur lui.

Tout en débitant ses informations qu’il pouvait tout aussi bien avoir concoctées justes pour l’entretien, Sanchez scrutait le visage de Sofiane avec une telle intensité qu’il lui donnait l’impression d’être Satan en personne en train de sonder son âme. Avec, stockées en mémoire rapprochée, les recherches de Marie sur le “Pouce de Dieu”, Sofiane restait extrêmement vigilant pour ne rien laisser paraître et garder le visage impassible du professionnel enregistrant le résultat de l’avancement de son enquête.

-Puis un jour, “Rrronnetassonne” a disparu, aussi bien de la cathédrale, l’antique mosquée, que de l’Institut Islamique de Cordoue, pour se retrouver, on connaît la suite, trucidé sur les bords de la “Garrronna”, comment ? Je n’en sais rien.

Et, affichant sur son visage un sourire sardonique qui ressemblait davantage à un rictus défigurant sa face graisseuse, il termina presque triomphalement par ces mots :

- Mais cette partie est de votre ressort, c’est à vous de jouer maintenant...(et les sons de sa voie satanique se perdirent dans son regard de cobra en érection).

- Ah oui ! (se ravisa-t-il après un court moment de silence et d’intense observation réciproque), j’allais oublier de vous donner un élément qui a sûrement son importance. Il s’agit de ceci : le dernier jour où il a été aperçu dans la cathédrale, l’antique mosquée, les gardiens l’ont surpris occupé à calculer les dimensions du chœur en comptant les pas, étrange, ne trouvez-vous pas ? Ensuite, comme s’il avait terminé ses recherches - je ne vous ai pas dit qu’il recevait même une subvention de l’Europe pour ça ? - il a disparu, pffft, envolé l’oiseau ! Je n’ai rien d’autre à ajouter, si ce n’est que je vous souhaite un agréable voyage retour vers Toulouse où vous ne manquerez pas de saluer de ma part ce cher commissaire Lataille. Un ami ! Un authentique ami !

Ainsi se termina l’entretien. Sofiane prit congé poliment et se retrouva à la rue agressé par un cagnard délirant. Tout ce qu’il venait d’entendre lui avait déjà été rapporté par Marie. La situation était troublante, déstabilisante même. Quel était le sens profond, dissimulé, de l’attitude du chef de la police de Cordoue ? Sofiane fut soudainement submergé par un sentiment de panique. Il en fut saisi sans qu’il pût en déterminer la provenance ni la cause et cela le poussa à détaler comme un lapin vers l’hôtel, comme si le feu du soleil qui lui grillait déjà le crâne s’y était mis aussi au cul. Courant comme un dératé à travers les ruelles de la ville historique, il bouscula des gens qui l’invectivèrent, renversa l’étal d’un marchand des quatre saisons dans un virage qu’il évalua mal, fut contraint de sauter par-dessus une poussette mise malencontreusement au travers de sa route pour ne pas la heurter et renverser le bébé et atteignit la Plaza Santa Catalina hors d’haleine, affligé d’une dette démentielle d’oxygène, les vêtements trempés comme s’il était passé sous la douche. Il n’eut d’autre ressource que de se plier en deux les mains en appui sur ses cuisses face à un mur blanc étincelant, pour tenter de récupérer un minimum. Quand il put enfin se diriger vers l’hôtel Mezquita en traversant la placette Santa Catalina, la température plombait la ville et s’affichait autour des quarante cinq degrés, d’une chaleur abominablement sèche et suffocante.

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(entrée hôtel Mezquita)

A l’entrée de l’hôtel, Sofiane fut assailli par un pressentiment funeste qui l’ébranla profondément : il sentit que cette enquête ne tournait pas rond depuis le début et ne pouvait donc que mal se terminer par conséquent. Il avait le sentiment de n’être qu’une marionnette manipulée par des mains occultes qui décidaient de son sort. Agacé par ce pressentiment et par un soleil tellement agressif qu’il peina à traverser la placette, des souvenirs déboulèrent de son grenier en ordre dispersé comme un film en plans serrés de flash-back désordonnés : le cadavre étendu au bord de la Garonne ; le malhomme de la Mezquita ; se surimposait le sourire radieux de Marie, la jouissance sublime de leurs corps attiré comme des aimants ou comme des amants, - je ne sais plus - ; les lardons à la montanilla ; la salle souterraine à la tapisserie cramoisie ; le vino blanco de la tierra ; l’eau de l’oued el kébir coulant nonchalamment sur son pied, etc. Ces images, ces souvenirs gravés sous forme d’images, ceux-là et d’autres qu’il serait fastidieux d’énumérer ici, se bousculaient dans son centre névralgique comme des hallucinations provoquées sans doute par un début d’insolation. Egaré dans ce magma éprouvant, Sofiane pressentit que sa vie ne tenait qu’à un fil et que ce fil justement, il ne le tenait même pas entre ses doigts. Il découvrait qu’il n’était qu’un flic de pacotille, à deux doigts de perdre son sang-froid, un pauvre mec sans identité sans passé sans racines alors que s’imposait sur l’écran de contrôle de son cerveau le sourire sardonique de Sanchez. Ces images lui glaçaient le sang dans ce chaudron surchauffé, alors que les gardiens de la Mezquita repoussaient loin du mihrab la jeune fille voilée. L’eau dégoulinait tel un torrent le long de son échine quand il atteignit la réception où il découvrit que sa clé ne se trouvait pas suspendue au tableau. Il tenta alors de se convaincre que la femme de ménage l’avait conservée sur elle pour nettoyer la chambre, alors qu’il prenait son envol par l’escalier balisé. Il s’engagea dans le couloir et découvrit que la porte métallique verte donnant sur la machinerie de la climatisation était restée entrouverte, laissant le bruit infernal du moteur, ronflant comme celui d’un avion prêt au décollage, s’engouffrer dans le couloir. La porte de sa chambre était fermée, mais pas à clé. Il ouvrit et découvrit stupéfait Marie allongée endormie sur son lit. Sofiane referma délicatement la porte derrière lui et s’appuya contre son bois rassurant pour tenter de reprendre ses esprits. La vue de Marie endormie le calma et s’envolèrent, s’évanouirent, se dispersèrent, se résorbèrent, comme les ténèbres au soleil levant, toutes ses incertitudes, ses angoisses, le sentiment d’abandon qui l’étreignait, en même temps que ses doutes concernant l’enquête qu’il sentait pourtant l’instant d’avant échapper à son contrôle. La prémonition qu’il était manipulé comme une vulgaire marionnette sans cervelle simple figurante d’un théâtre de Guignol de banlieue, s’envola d’un seul coup, comme s’il revenait à la vie d’avant, celle dans laquelle il marchait la tête haute sans se préoccuper outre mesure de ses faiblesses, des lenteurs de ses recherches et des colères de son chef abhorré. Reprenant son souffle, ses esprits, sa vie tout simplement, il contempla longuement Marie assoupie.

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28 janvier 2011

Partie 3, chapitre 2

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2.

La première sensation qu'il ressentit en se réveillant, fut celle de l’eau qui lui coulait sur le pied. Malgré un brouillard opaque entêtant qui lui embuait le crâne, il percevait son clapotis rassurant depuis un moment. Il entrouvrit les yeux et ne put s’empêcher de les cligner. Pourtant, la végétation recouvrant les bords de la Garonne le rassura. Ce fut en tout cas ce qu’il s’imagina dans les premiers instants. Puis il aperçut au loin la silhouette massive du vieux pont romain enjambant l’oued el kébir-Guadalquivir. Alors seulement lui revinrent en mémoire par bribes les images de son séjour à Cordoue.

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(Guadalquivir - oued el kebir)

Il se rappela brusquement avec stupeur qu’il avait rendez-vous avec Marie. L’avait-il loupé ? Sofiane avait perdu toute notion d’heure, de jour, se demandant si décidément il n’avait pas rêvé, après s’être tranquillement assoupi au bord du fleuve à l’ombre de ses arbres reposants. Seulement voilà, il ne se souvenait pas d’être venu se délasser au bord de l’eau. Ces considérations décousues et embrouillées tournicotaient dans sa tête tandis que le soleil barbare déclinait lentement sur sa trajectoire. La nuit montait dans le ciel cramoisi du crépuscule. Des grenouilles coassaient autour de lui. Des libellules chassaient les insectes au milieu des roseaux. Des moustiques considéraient sa chair avec concupiscence. Le tintamarre de la circulation sur le vieux pont romain lui parvenait de manière diffuse. Une seule certitude s’imposait, il se trouvait bien à Cordoue, à son grand soulagement finalement. Quand il tenta de se relever, il fut pris d’un étourdissement qui le jeta à terre. Il s’étendit sur le sable du rivage et parvint à s’asperger le visage avec l’eau du fleuve. - "Son" cadavre avait eu moins de chance avec l’eau de la Garonne -. Sa fraîcheur lui éclaircit un peu les idées. Il découvrit qu’on l'avait gratifié d’une belle bosse derrière la tête, celle de la curiosité mal placée. Il n’avait donc pas rêvé. Il était bel et bien tombé dans un trou noir. Il demeura assis un long moment sur le sable pour récupérer et mit à profit ces instants pour tenter de se remémorer les dernières heures de son existence. Il se heurta à une difficulté inédite, celle d’être obligé de rassembler comme pour un puzzle, des images qui surgissaient éparses et partielles comme s’il venait de subir un lavage de cerveau à moitié raté. Le puzzle demeurait impossible à reconstituer entièrement. Il manquait des tas d'éléments importants. Au bout de cet effort de reprise en mains de sa vie, avec un maigre résultat comme on le voit, il se leva et reprit le chemin de son destin. Après quelques atermoiements, il finit par se souvenir de son hôtel et en retrouva le chemin comme un cheval de manège retrouve son paddock sans faillir. Pourtant, en quittant la grève, il ne se souvenait d’aucun nom et était même incapable de se rendre compte sur quelle rive il se trouvait, et ainsi de suite, d’autres chaînons manquants de son séjour cordobésien lui mettant successivement des bâtons dans les jambes. Arrivé par bonheur et presque par hasard à l’hôtel Mezquita, il prit une douche et se changea. Enfin il se rendit au restaurant convenu avec Marie, si toutefois il s’avérait qu’il avait bien rendez-vous avec elle ce jour-là et à cette heure précise.

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(restaurant Sol y Luna - Cordoue)

Or il se trouva qu’elle l’attendait déjà (pour une fois). A la vue de son visage crispé fatigué livide, malgré la douche qui l’avait un peu requinqué, elle comprit que cela n’allait pas fort pour lui. Le premier souvenir qui émergea de sa nuit et que Sofiane lui raconta, fut sa deuxième visite à l’antique mosquée. Il lui fit part de son écœurement d’avoir découvert le dôme de la cathédrale vautré sur le dos de la mosquée comme si cette image ne pouvait s’effacer de sa mémoire, même après un lavage de cerveau sans doute inachevé ou mal réalisé.

- 1523, murmura-t-elle.

- Quoi, 1523...

- Et bien, en 1523 ou 1513 - j’ai trouvé les deux dates possibles - le chanoine de Carcavallo arracha à Charles Quint la permission de construire une cathédrale dans la mosquée. Par chance, il n’osa pas la défigurer complètement. C’est la deuxième œuvre qu’il nous a laissée. - Qu’il n’en soit pas remercié ! En visite des années plus tard, Charles Quint aurait même dit que s’il avait connu l’antique mosquée, jamais il n’aurait accordé la permission d'y toucher.

- Tu parles du même Carcavallo qui a inventé le “Pouce de Dieu” ? (fit Sofiane en se massant la bosse. Elle acquiesça en dodelinant de la tête tout en l’observant de son regard ardent qui le fit à nouveau cligner des yeux).

- Il semblerait que j’ai découvert leur salle de réunion secrète, en tentant de filer un suspect. Mais je ne suis plus si sûr de l’avoir vu de mes propres yeux ! Peut-être l’ai-je imaginé en rêve ou plutôt en cauchemar.

- Je crois bien que tu n’as pas rêvé, (elle en était convaincue), surtout si tu es capable de me décrire la pièce.

Ils se contemplèrent les yeux dans les yeux comme de vrais amoureux parés à être engloutis par la vague scélérate.

- Il y avait un fauteuil en bois au milieu de la pièce et ça lui donnait un air sinistre. Il possédait un large et haut dossier avec les armes de l’Ordre sculptées au sommet dans la masse du bois : une croix munie de branches d’égales longueurs aux extrémités évasées, traversée par une sorte de marteau à la masse allongée comme un doigt. Je le vois encore aussi bien que je te vois. J’ai observé de près les sangles qui servent à attacher les bras et les jambes et je me suis laissé aller à imaginer les derniers moments des suppliciés comme Jean-Yves Rontasson et tous ceux qui se sont assis avant lui sur ce fauteuil mortel. Je n’arrive pourtant pas à croire que “mon” cadavre ait été exécuté là, puisqu’il s’est retrouvé au bord de la Garonne. Je ne sais pas si j’ai bien fait finalement de suivre l’homme au portable. Et en fin de compte, je ne comprends pas pourquoi ils m’ont épargnés.

- C’est facile à comprendre, tu ferais un cadavre bien trop encombrant qui desservirait leur cause. La Guardia Civil serait obligée de mener une véritable enquête et Lataille contraint de faire semblant d’être sur leur dos, alors que tu n’es pas une menace pour eux.

- Et pourquoi je ne serais pas une menace pour eux ?

- Tu le dis toi-même, tu as du mal à croire à cette histoire. Et puis tu es ligoté par Lataille.

Sofiane la regarda stupéfait.

- Tu ne prétends tout de même pas que Lataille est complice ?

- Je n’en sais rien. Je n’écarte aucune éventualité. En tout cas, c’est clair qu’il t'a sous son contrôle s’il ne te manipule pas.

Sofiane se dit qu’il valait mieux être sourd que d’entendre ces paroles.

- Leur véritable cible pour le moment, c’est moi. Ils me soupçonnent de vouloir sortir un livre de révélations. Ils n’ont pas tort. D’ailleurs, je rentre à Paris demain pour rencontrer mon éditeur et mettre la dernière touche au manuscrit. Aucune société secrète n’apprécie qu’on la projette en pleine lumière. Celle-ci moins qu’une autre. Elle ne va pas protester directement bien sûr, puisqu’elle n’existe pas officiellement, et que ce serait reconnaître son existence, mais des défenseurs “spontanés” vont crier au scandale, nier l’évidence, suggérer que j’invente pour me rendre intéressante puis se plaindre au bout du compte que je me trompe de cible, que le vrai danger, c’est l’intégrisme musulman dont en réalité ils se servent pour avancer leur cause.

- Tu ne crois pas que tu exagères ?

- Je connais leur discours par cœur, Sofiane. Il dit à peu près ceci : la chrétienté a perdu assez de batailles comme ça. Elle a assez reculé. La guerre contre les musulmans continue et ne s’arrêtera jamais. Elle dure depuis plus d’un millénaire et elle peut même prendre les aspects les plus inattendus comme celui de la fécondité galopante des femmes musulmanes...

De l’écouter, Sofiane parut médusé.

- Au fond, de quoi a peur l’Eglise catholique apostolique et romaine qui se considère comme la gardienne du dogme, à ton avis ?

- Hmmm !

- Et bien, elle a tout simplement peur de disparaître, c’est pas plus compliqué que cela ! Elle fait des concessions pour demeurer ancrée dans son époque, car elle voit bien que même ses croyants ne la suivent qu’à moitié, qu’elle a du mal à recruter suffisamment de curés et que ses églises se vident. Sais-tu pourquoi ?

- Hmmm !

- Je vais te le dire. Je crois que l’Eglise en tant que corps constitué est passée à côté du message du Christ.

- Hmmm !

- C’est quoi l’Eglise ? Hein ? Un organe de puissance et de pouvoir qui s’est toujours ingénié à faire taire tous ceux qui ne pensaient pas comme elle. Combien de soi-disant hérétiques sont morts sous ses coups ? Combien ont été excommuniés ? Combien de gens en sont sortis ? Et je ne parle même pas de leur attitude envers les femmes. L’Eglise est une puissance mâle qui s’est toujours élevée au-dessus de toutes les populations quelles qu’elles soient, considérées comme bonnes à être évangélisées et guidées sur le chemin de la rédemption par la souffrance. Ils s’obstinent à vouloir faire payer aux simples et honnêtes gens quelque chose dont ils ne sont pas coupables.

- Ce n’est pas du tout pareil chez les musulmans. Il n’y a pas de médiateur désigné. Chaque musulman est responsable de sa relation avec Allah.

- C’est pour cela que l’Eglise s’affaiblit, je pense. 

- Ceci dit, ce n’est quand même pas parce que la rivalité entre l’islam et le christianisme dure depuis plus d’un millénaire que c’est obligé qu’elle dure encore autant. Rien n’interdit que ça change, non ? Beaucoup de musulmans veulent la modernité, la séparation de la foi et de la politique comme en république, tu sais ? Enfin, j'imagine.

- Est-ce que tu crois qu’ils peuvent l'emporter ?

- C’est difficile à dire (Sofiane songea à son frère). Parfois je rêve la nuit que je me promène dans les rues et que j’y trouve plein de prédicateurs barbus qui me poursuivent de leurs assiduités ! Et le matin en me levant, je me dis pourtant qu’il est possible de conserver l’équilibre entre la raison et la foi, comme le fait mon père, comme l’ont fait des générations. Mais, en réalité, personne n’en sait rien. La société est travaillée en profondeur, qui sait ce qui va en sortir ? A chacun de suivre son chemin et de défendre ses valeurs. Je suis musulman et je ne me reconnais pas du tout dans l’intégrisme. Chacun est responsable de ses choix, de ses actes même s’il n’est pas tout à fait libre de choisir.

- Comment ça ? Que veux-tu dire ?

- C’est simple, je parle du poids de la famille, de l’origine, de l’éducation, des évènements extérieurs, du caractère et que sais-je encore ?

Marie remarqua que Sofiane était exténué. Il n’arrêtait pas de se masser le crâne autour de sa bosse. Elle le faisait beaucoup souffrir. Une peau meurtrie recouvrant un champ de souvenirs en ruine. Il était fourbu mais s’accrochait tant qu’il pouvait car en même temps il se sentait comblé, au bord de l’évanouissement et du ravissement. Sofiane sans doute ne savait plus très bien où il en était. Depuis sa deuxième visite à l’antique mosquée, sourdait en lui sans qu’il pût s’y soustraire, un sentiment turgescent qui a pour nom l’humiliation. Elle se répandait dans toutes ses veines, lui figeait le sang, paralysait ses neurones jusqu’à lui donner la nausée. A cela s’ajoutait l’impérieuse nécessité de poursuivre les assassins de Jean-Yves Rontasson, alors que montait en lui le pressentiment que c’étaient plutôt ces assassins qui étaient parvenus à le mettre sur la touche avec un cerveau altéré. Ses idées s’embrouillaient et lui donnaient le vertige. Pour finir, l’obligation qu’il avait d’attendre l’arme au pied que Sanchez lui donnât signe de vie, n’était pas faite pour améliorer son état. Cette situation faisait que la capacité de ses sens à se tenir en éveil et à capter les informations indispensables à la prise de décisions congrues s’était fortement émoussée. Marie ressentit toutes ces choses et ramena Sofiane à l’hôtel. Englué comme il était dans une sensibilité exacerbée, à fleur de peau et dérivant vers un état insensé, il vécut la dernière nuit qu’ils passèrent ensemble de la manière la plus confuse. Sofiane passait sans cesse d’un élan sans retenue vers Marie à un état de misère physique et morale incommensurable. Il se sentit peu de chose sur cette terre et dans sa vie. Il semblait perdre ses dernières illusions alors qu’il vivait les prémices d’un amour sincère et vrai. Il était obligé de reconnaître que les créations humaines les plus désintéressées, les plus belles, les plus authentiques, les plus simples, les plus pures, pouvaient être traînées dans la boue par des sentiments aussi misérables et destructeurs que le sentiment de supériorité, l’orgueil, la puissance, la concurrence exacerbée et même la haine, oui, la haine sans aucun doute. Il ne parvenait pas pour autant à saisir le fondement profond de ce sentiment car en ce qui le concernait, il était preneur de ce qui pouvait l’élever dans n’importe quelle culture, voire philosophie sinon religion. Sofiane en conçut un profond ressentiment. Alors qu’il n’avait encore rien vu, rien subi vraiment, et qu’il était loin d’être parvenu au bout de ses peines.

Marie quant à elle s’adonna comme toujours et sans retenue au plaisir et au bonheur de l’instant vivant, le sourire accroché à ses lèvres et à ses joues rubicondes, comme une enseigne, une marque de fabrique, les yeux resplendissants d’un charisme sans arrière pensée, - je me suis toujours demandé comment elle faisait, comment elle y arrivait ! -

Des mois plus tard, Sofiane reste encore admiratif et nostalgique de ces moments magiques passés à Cordoue et aussi dans ce lit étroit coincé sous la fenêtre au volet clos, contre l’armoire austère et sous la climatisation cliquetante, jusqu’à l’aube naissante, quand elle se jeta sous la douche et qu'il l’y rejoignit, un œil mitigé braqué sur le minaret-clocher s’encastrant dans le chambranle de la lucarne, enlacés derrière le rideau aux dauphins bleus. Quand Marie quitta la chambre après cet adieu merveilleux et qu’elle se tourna une dernière fois vers Sofiane lui offrant son sourire radieux, il l’implora presque larmoyant : “quand nous reverrons-nous Marie ? Nous reverrons-nous ?”, elle éclata de rire et lui dit “je t’appelle”, puis elle empoigna son sac de voyage, ouvrit la porte et disparut dans le couloir de l’hôtel en direction de l’escalier balisé comme une piste d’envol.

21 janvier 2011

Partie 3, chapitre 1 (2ème moitié)

RENDONS HOMMAGE AU PEUPLE TUNISIEN QUI A SU SE DEBARRASSER DU TYRAN !

(RAPPEL : Partie 1, présentation = 7 septembre 2010

                                  Chapitre 1 = 28 novembre

                                  chapitre 2 (1ère moitié) = 3 décembre

                                  chapitre 2 (2ème moitié) = 10 décembre

                                 chapitre 3,4,5 = 17 décembre

                   Partie 2 = 7 janvier 2011

                   Partie 3, chapitre 1 (1ère moitié) = 13 janvier

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(antique mosquée de Cordoue)

Le lendemain, aux abords de midi, alors qu’ils n’étaient même pas descendus pour prendre le petit déjeuner, Marie annonça qu’elle avait à faire dans l’après-midi et fixa rendez-vous au soir dans le même restaurant. Comme à l’accoutumée, mais à cette habitude-là, jamais Sofiane ne s’y ferait, il se retrouva brusquement seul, sans rien de prévu au programme. Il quitta la chambre pour aller se payer un boccadillo au hasard d’un bar dans une ruelle du quartier historique, agrémenté d’un breuvage yankee bien connu. L’influence de Marie ne s’était pas encore bien établie sur ses usages alimentaires. L’estomac quelque peu garni, et les effluves emberlificoteuses de la nuit tout à fait dissipées, il décida de mettre l’après-midi à profit pour s’adonner à une deuxième visite de la mosquée antique et tenter d'y découvrir la réalité de cette fameuse "date fatidique".

Il entra dans le patio par la porte du Pardon et se présenta devant une des deux imposantes portes d’entrée de la mosquée, celle de droite. Une espèce de gorille affublé d’une casquette et d’un uniforme - ici je m’efforce de reproduire les sentiments de Sofiane de la manière la plus exacte possible - lui barra l’entrée, exigeant son billet. Sofiane le regarda estomaqué, puis désemparé dès lors que le contrôleur lui indiqua la billetterie située juste derrière lui, tout en attrapant les billets des touristes qui se pressaient pour entrer. Sofiane se dirigea en bougonnant vers le guichet dont il n’avait même pas remarqué l’existence. Il interrogea la préposée en un castillan approximatif, pour comprendre pourquoi il avait l’obligation de s’acquitter du prix d’un billet maintenant alors que pas plus tard qu’hier au matin il y était entré gratuitement ! La fille répondit en un français de loin supérieur à son castillan que, tous les matins, l’accès de la cathédrale était libre pour permettre aux fidèles d’assister à la messe. Il la fixa décontenancé tandis qu’elle lui annonçait le prix du billet. Il s’acquitta du montant en marmonnant, bousculé par les touristes qui faisaient la queue derrière lui. Sofiane contempla avec stupéfaction le billet d’entrée qu’il serra entre ses doigts. Alors des mots s'imposèrent à lui, “le matin, c’est pour la messe et c’est gratuit, l’après-midi, c’est pour visiter la mosquée et c’est payant”. Cette façon de faire le laissa perplexe, à la lisière de la colère. Il entra dans “sa” mosquée et fut aussitôt happé par l’enchantement que suscitait en lui l’harmonie des allées de colonnades surmontées de leurs arcs bicolores. Il s’avança jusqu’au mihrab, sentant l’émerveillement l’imprégner tout entier d’un bien-être physique et mental si réconfortant qu’il lui permettait d’ignorer jusqu’au brouhaha diffus et continu généré par les meutes de touristes en goguette courant d’un coin à l’autre pour filmer. L’austérité des lieux, la perfection des formes, l’infinité de l’espace, conjugués, engendraient une rare beauté. Puis, à force d’aller et venir dans cet espace libre, Sofiane finit par se heurter au “coro” (chœur) de la “catedral”. Il ne s’y attendait pas. Mais alors pas du tout. Il le subit, il faut le dire, comme un véritable drame, un coup de dague en plein cœur, une humiliation profonde : la perspective sublime créée par les allées de colonnes qui s'enchevêtraient, qu’il pouvait observer insatiablement de quelque côté qu’il regardât, venait se briser net et à tout jamais sur un espace immensément haut surmonté d'un dôme, sans aucun rapport architectural avec l’ensemble. Le style de cette pièce rapportée était radicalement opposé à celui de la mosquée et avait été implanté en son beau milieu. Autant il admirait l’antique mosquée pour sa beauté nue toute en finesse et subtilité, qui lui conférait sa grandeur universelle unique, autant il trouva la cathédrale et son chœur chargés comme un baudet, en une sorte de gothique délirant vers le rococo dégénéré (Sofiane n'y connaissait rien en styles architecturaux et laissait libre cour à son émotion). Des fioritures dégoulinaient de la pierre jusque dans les moindres recoins, ici des têtes d’angelots se souriaient béatement en se poussant les uns les autres, là étaient plantées des statues d’évêques barbus et chevelus aux yeux révulsés de compassion et partout partout absolument partout où son regard papillonnait, il se heurtait à des croix plaquées d’or et serties de rubis, des stalles de bois précieux sculptées et toutes sortes d’ornementations extravagantes s’imbriquant en un mélange diabolique qui ne laissait l’œil se reposer nulle part, n’offrait aucun espace libre où prendre son élan pour s’élever spirituellement. Il n'y avait pas le moindre recoin pour le repos de l’âme, pas une seule possibilité de poser le regard avant de repartir à la découverte estomaquée de cette exaltation de la Reconquista, symbolisée depuis le sol en dalles coloriées jusqu’à la clé de voûte sculptée du dôme, comme si les protagonistes de cette édification fanatique s’étaient lancés dans une concurrence aussi effrénée qu’effarante avec la mosquée, concurrence qui n’existait que dans leur esprit revanchard et ivre d’assassinat. Ils rêvaient en vérité d’éradiquer l’antique mosquée, mais Charles Quint en personne, paraît-il, s’y opposa sous le prétexte que des cathédrales couvraient l’Europe entière alors que la mosquée de Cordoue était unique et vénérable. Ils ne réussirent finalement qu’à la défigurer.

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(maquette de la mosquée - on voit comment la cathédrale a été construite en son centre et sur elle)

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(choeur de la cathédrale au centre de la mosquée)

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(mosquée-cathédrale vue du ciel)

Vu du ciel, il devient évident (il suffit de regarder une carte postale pour s’en convaincre) que la cathédrale, au moins deux fois plus haute que la mosquée, planté pile au milieu de son dos comme un coup de poignard, fut érigée dans le but flagrant de l’écraser pour les siècles. Sofiane fut surpris de comprendre comment la mosquée étendait humblement et en toute simplicité ses colonnes sur la terre en une harmonie sereine à hauteur d’homme alors que le dôme s’érigeait de façon orgueilleuse et belliqueuse en un seul point -où tel un poing - vers le ciel, en une vaine tentative de terrasser l'antique édifice par sa superbe. Il fut saisi d’écœurement, voire de nausée, devant cette confrontation frontale, brutale et figée pour des siècles. Elle raviva en lui une blessure dont il n’était pas conscient jusque-là, comme un ressentiment. Alors, en une tentative raisonnée pour se calmer, il alla s’asseoir sur un banc situé tout à côté du mihrab. Mais une fois assis là, il se passa qu’un individu à la tête d’ibère - Sofiane frôlait la crise de nerf - s’installa sur le même banc, sortit son téléphone portable et se mit à brailler en caquetant aussi vite que des animateurs télé espagnols, comme s’il était seul au monde et que l’endroit s'y prêtait tout à fait. La moutarde monta d’un seul coup au nez de Sofiane déjà excédé. C’en était trop pour sa constitution pourtant résistante. Alors, dans un mouvement de rage incontrôlé - c’est lui-même qui me l’avoua - après avoir envoyé quelques signaux sous forme de regards courroucés qui avaient laissé l’Ibère de marbre, il attrapa son cartable et le balança brutalement sur le sol, sous son regard ahuri.

- Eh ! pero que haces ? (Eh, mais qu'est-ce que tu fais ?)

- No te encuentras que estamos en una mezquita por hacer tan ruido ? (Tu ne te rends pas compte que nous sommes dans une mosquée pour faire autant de bruit?)

- Como ? Una mezquita ? No senor, estamos en una catedral ! (Comment ? Une mosquée ? Non monsieur, nous sommes dans une cathédrale)

Et concomitamment, ce monsieur continuait à converser avec son interlocuteur traitant Sofiane au passage, à la question de celui-ci, de “loco” (fou).

A cet instant précis, exactement, sans savoir pourquoi (une anomalie cérébrale, une lubie incontrôlée, une certitude intuitive), Sofiane sentit que cet homme en faisait partie, IL ETAIT MEMBRE DU POUCE DE DIEU, et décida sur le champ de se taire, d’arrêter là ses âneries et de le filer quand il sortirait de l'édifice. L’enquête venait de se rappeler à son bon souvenir par des connexions particulièrement singulières de son cerveau. Il se leva aussitôt et prit le large pour se faire oublier en allant se dissimuler derrière une colonne de marbre, sous un arc bilobé bicolore. La configuration du lieu permettait de se situer assez loin sans pour autant perdre de vue sa cible. Alors Sofiane poireauta. Une petite fille que son père tenait par la main passa à ses côtés en demandant, “Papa, est-ce que Dieu a existé ?” et la réponse du père se perdit dans le brouhaha des mots flamboyants d’un guide expliquant en hébreux à son groupe coiffé de kippas l’histoire de la Juderia, tandis qu’un ventre ventripotent passa sous son nez portant le portrait du Che moulé. L’Ibère caquetait sans fin sur son banc dans son maudit portable. Quand il se décida enfin à bouger et se dirigea vers la sortie de la mosquée-cathédrale, Sofiane fit ce qu’en aucun cas il n’aurait dû faire, si l’on se réfère aux cours de filature dispensés à l’école de lieutenants de police - ne jamais suivre quelqu’un à qui on vient de parler, encore moins avec qui on vient d’avoir une altercation ; toujours suivre à plusieurs agents pour pouvoir se relayer etc. - il lui emboîta le pas. Sofiane marchait sur la tête depuis le début de cette enquête. Il faisait tout de travers car rien ne se produisait comme cela aurait dû et l’hostilité évidente de son chef abhorré lui compliquait encore la tâche. Pour sa première enquête en solo, il se trouvait dans les pires conditions. A cela s’ajoutait que Marie se comportait comme un facteur aggravant du mauvais tour que prenait l’affaire en lui tourneboulant la tête. Pour tout dire, Sofiane avait le pressentiment que les événements lui échappaient et que de chasseur, il était devenu gibier. Il se sentait comme une marionnette sans consistance manipulée par des mains invisibles. Oui, il y avait de cela, mais il y avait aussi Marie et le seul fait de penser à elle, réussissait à lui faire oublier le reste, malencontreusement. Il s’obstina donc à filer l’Ibère. Mais avait-il seulement le choix ? Il sortit de la mosquée à sa suite et le trouva assis sur le banc de pierre qui court le long du mur. Sofiane alla s’asseoir un peu plus loin sur le parapet, à l’endroit même où l’halluciné José hurlait ses phrases d’apocalypse. L’Ibère sortit un livre de son cartable et se mit à lire. Ce salaud prenait tout son temps. Sofiane aussi justement car le rencard avec Marie n’était prévu qu’au soir, et pour une fois dans cette courte relation, il vivait dans la quasi certitude d’une rencontre programmée. Et c’était bon. Juste à côté de lui, un couple de Français se chamaillait pour une photo qu’il voulait absolument faire alors qu’elle la trouvait d’avance gâchée. Excédée, elle l'abandonna sur place. Un Italien lisait le guide tout haut pour sa compagne : “una grossa tora moresca”. Sofiane commençait à ne plus savoir quoi faire de son corps. Il le trouvait terriblement encombrant. On devait le remarquer comme la fontaine des ablutions au milieu du patio. La conviction qu’il commettait une regrettable bévue s’imposa à lui. Pourtant, rien ni personne n’aurait pu lui faire lâcher le malhomme. Il faut savoir parfois suivre ses intuitions surgies du grenier du cerveau où elles compulsent toutes les archives de la mémoire oubliée. Mais intuition souvent s’oppose à raison, et dans ce cas d’école, la raison lui commandait de laisser tomber. Sofiane en était là de ses réflexions passionnantes, quand l’Ibère rangea le livre dans le cartable. Il se leva, empoigna son téléphone portable, donna un bref appel puis se dirigea vers la porte du Pardon. Mû par une pulsion incontrôlable, Sofiane lui emboîta le pas à distance respectable, calculée de manière à ne pas le perdre de vue au milieu de la foule passive des touristes agglutinés en bataillons serrés, sous un cagnard furibard, à regretter amèrement d’avoir quitté un lieu climatisé. L’Ibère enfila les ruelles de la Juderia comme des perles, marchant lentement à l’ombre, sans laisser poindre la moindre inquiétude, passant devant l’antique synagogue sans y jeter le moindre coup d’œil (combien de fois était-il passé devant ?), comme s’il accomplissait le même trajet chaque jour pour rejoindre un hypothétique bureau, enfermé dans ses réflexions. A un carrefour de trois ruelles, il atteignit une placette où les touristes ne se pressaient guère car il n’y avait ni magasins spécialisés dans leur racket ni gargotes où aller se faire plumer. Juste à côté de cette endroit, Sofiane remarqua une grande bâtisse de plusieurs étages, du genre morne et délabrée, dont le fronton était couvert d’une inscription en grosses lettres noires : “Hogar San Rafael, Hermanitas de los ancianos desamparados” (foyer Saint Raphaël, petites sœurs des vieux abandonnés). L’individu de type ibère - comme l’aurait qualifié la police - y pénétra, saluant au passage deux soeurs voilées à la mode iranienne, qui filtraient l’entrée. Il disparut à l’intérieur. “C’est ici que les Romains s’empoignirent” marmonna Sofiane car la situation se compliquait, alors qu’il n’avait nulle intention de lâcher sa proie, même si, en raisonnant à froid, il avait la furieuse impression que c’était plutôt lui qui mordait à l’hameçon. Il attendit un court moment que les bonnes sœurs voilées et tout de noir vêtues de la tête aux pieds, eussent le dos tourné (les deux ensemble comme un fait exprès) pour se faufiler plié comme pour une marche de canards, collé au comptoir, de sorte que de l’extérieur non plus il ne put être vu, car le bas de la baie vitrée était flouté. Sofiane fonçait dans l’aléatoire et l’improvisation complète, hors toute déontologie professionnelle, mû par une impulsion autant irrésistible qu’irraisonnable qui ne manquerait pas de lui attirer de sérieux ennuis, en y réfléchissant bien ; or justement il ne semblait plus en mesure de bien raisonner. Il déboula dans un vestibule, par chance désert, ayant bien sûr perdu la trace de l’Ibère, même s’il aperçut une porte restée entrouverte, sans doute volontairement pour attirer son attention. Il s’en approcha. Elle donnait sur un escalier étroit et raide aux murs de briques mal équarris, qui s'enfouissait profondément dans le sous-sol, vers les caves de l’établissement vraisemblablement. L’escalier baignait dans une lumière glauque et chancelante. Il le descendit. Il n’avait d’autre choix sinon celui de rebrousser chemin et tomber sur une bonne sœur qui aurait donné l’alerte. Sofiane marchait sur la pointe des pieds, comme un loup attentif au moindre bruit, avec le sentiment pesant de descendre en enfer tant l’atmosphère régnant dans cet escalier était pénible, autant à cause de la chaleur étouffante qui le faisait suer à seaux, que de la sensation malsaine de pénétrer dans un domaine énigmatique hostile et hasardeux. Il s’enfonça marche après marche dans le long boyau étroit, jusqu’en bas et se retrouva face à une porte en bois banale, elle aussi entrouverte sur l’obscurité totale, comme un nouvel appât auquel il mordrait comme à tous les précédents. Au moment d’atteindre cette porte, la lumière blafarde s’interrompit, plongeant l’escalier dans la nuit noire, hormis un lointain halo de lumière blanche qui vibrait faiblement tout en haut. Sofiane s’immobilisa. Il n’y avait rien d’autre à faire. Il ne portait sur lui ni briquet ni allumettes - dont il aurait à coup sûr été pourvu s’il avait été le héros d’un roman de gare - et il resta un long moment à se demander comment se sortir de ce guêpier. Par principe, il rejetait l’idée de remonter et de renoncer si près d’un but dont il ignorait pourtant la teneur et même s’il y en avait réellement un. Peut-être aussi, par manque d’expérience, ignorait-il la peur, pour ne s’être encore jamais retrouvé en situation périlleuse où sa vie serait en danger. De surcroît il n’était pas armé étant en mission dans un pays étranger. Sofiane n’avait pas encore intégré la notion de péril qui vient avec l’expérience du métier. Il était resté confiant, sûr de lui, inconscient et intrépide. Aucun bruit ne lui parvenait dans sa tour de noir, aucun mouvement quelconque n’était perceptible par ses sens et, malgré son accoutumance à l’obscurité, il ne voyait toujours rien. Il lui était quasiment impossible de mettre un pied devant l’autre sans risquer de basculer dans un gouffre, se heurter à un mur, perdre toute possibilité de retour. L’escalier sans retour. Alors, s’appuyant contre le chambranle de la porte en bois, il tâtonna le sol du bout du pied. Rasséréné, il quitta l’escalier pour se retrouver de plain-pied dans un endroit dont il ne pouvait imaginer l’espace ou la configuration. Il se mit à tâter le mur autour de la porte, à la recherche d’un hypothétique interrupteur. Dans son esprit, il ne pouvait qu’exister et s’y trouver. Cette pénible et lente recherche à l’aveuglette le long du mur rugueux, qu’il identifia comme de la brique grossièrement assemblée, s'éternisa. Elle l’obligea, pour ne pas sombrer dans le découragement, à sans cesse se convaincre qu’à notre époque moderne, il était invraisemblable que l’électricité ne fût pas installée en lieu et place d’un mode suranné d’éclairage au flambeau. La quête tactile minutieuse du bout de ses dix doigts, centimètre par centimètre, collé au mur, l’avait fait basculer de l’autre côté de la porte. De cet endroit, il ne percevait plus aucune lueur dans son environnement, comme s’il était devenu aveugle subitement. Ses vêtements trempés lui collaient à la peau empoissée d’une sueur grasse. La chaleur dévorait l’air et empêchait de respirer. Une inquiétude sourde commença à s’immiscer dans sa concentration jusqu’ici sans faille sur l’objectif fixé. Il finit par effleurer la plaque d’un commutateur et déclencha la lumière dans un profond soupir de soulagement. Son intensité était si faible que sa brusque réapparition ne le fit même pas cligner des yeux. Un couloir étroit apparut enserré entre deux longs murs de briques disjointes soutenant une voûte basse et approximative. A intervalles réguliers, de chaque côté, des portes fermées se succédaient. Tout au bout du couloir, faisant face à lui, une autre, ne semblait entrouverte que pour l’attirer. Ne se donnant plus d’autre choix, il s’avança prudemment vers cette porte damnée ouvrant sur l’inconnu, tout comme chaque homme avance dans la vie sans savoir où il met les pieds, sans comprendre vers quelle destinée il est embarqué. Certains se forcent à croire que ce qu’ils trouveront derrière la dernière porte donnera un sens à leur vie, ou tout au contraire, d’autres soupçonnent que le non-sens de la vie les pousse irrémédiablement vers la porte de sortie. Quand Sofiane tira sur la poignée, la porte grinça en s’ouvrant. Il se trouva face à un trou noir. Il pouvait s'imaginer devant une salle spacieuse. Il chercha le commutateur qu’il trouva camouflé derrière une lourde tenture de velours. Au moment où il l’actionna, une lumière jaune diffuse jaillit. La pièce était vaste et vide, hormis un fauteuil en bois qui trônait en son centre et une rangée ininterrompue de chaises à haut dossier disposées tout autour le long des murs. Une voûte de briques rouges usées par le temps chapeautait cet espace rectangulaire qui pouvait accueillir sans difficulté une cinquantaine de personnes. Partout des tentures identiques en velours cramoisi recouvraient entièrement les murs. Inspiré par cette vision, Sofiane imagina les silhouettes des pénitents gesticulant dans leurs drôles de costumes en une pantomime dérisoire, comme s'il espérait les voir léchés par les flammes de l’enfer et se tordre de douleur sous leurs masques grotesques. Le fauteuil attira alors son attention. Il était muni de sangles. En un flash fulgurant, Sofiane se figura Jean-Yves Rontasson assis, les bras ligotés aux accoudoirs, les jambes fixées aux pieds du fauteuil et la tête serrée contre le dossier par un bandeau cramoisi (lui aussi) posé sur ses yeux. C'est ainsi qu'il le vit se prendre le coup de massue fatal du “Pouce de Dieu”. Il ferma les yeux. Il se savait dans le sanctuaire de la secte et fut soudain saisi d’effroi. Tout ce dont Marie avait parlé la veille au soir se matérialisait sous ses yeux comme un mauvais rêve. Jamais plus il ne pourrait se débarrasser de ces images transformées en horribles souvenirs. Il n’avait certainement pas embrassé la carrière de flic pour s’occuper de ce genre de simagrées inventées par des cerveaux fous-furieux. Il s’était préparé à traquer les vulgaires bandits et autres escrocs à la petite semaine. Les mots terribles de Marie revenaient à l’assaut de son esprit : “la grande Espagne réunifiée dans le catholicisme ne pouvait tolérer le particularisme marqué d’une partie de ses sujets qui continuaient mêmes convertis à conserver certaines de leurs traditions. On attendait des Maures qui ne s’étaient pas enfuis et s’étaient convertis qu’ils s’assimilassent complètement et on constatait bien souvent qu’ils étaient inassimilables”. Sofiane n’eut guère le loisir de gamberger davantage car la lumière subitement s’éteignit. Il demeura paralysé jusqu'à ce qu'un trou noir l'engloutît.